Suicide d’un père: un présent bien passé

Jean-Pierre Bellemare, ex-tollard

Je viens de traverser ce pont, celui où l’homme qui m’a donné la vie a décidé de s’enlever la sienne. Des larmes forcent leur passage, embrouillant ma vue, alourdissant mon pas. Pendant plus de 20 ans, mon jugement en fut embrouillé.

Ce père de quatre enfants avait choisi où, quand et comment la mort l’affranchirait. Ses problèmes, d’apparences insurmontables, devinrent sa guillotine. Pour l’adolescent que j’étais, la vie venait de se transformer en cauchemar. Je n’avais plus aucun repère! Perdre un être cher est déjà difficile, mais le suicide étant souvent perçu comme un acte de lâcheté, je me retrouvais avec un deuil honteux.

Aborder le décès du paternel avec quiconque m’obligeait à révéler une déchirure intérieure que je voulais préserver des commentaires. Il m’a fallu beaucoup de temps et de réflexion pour remettre les morceaux en place, j’étais purement et simplement brisé. Il me fallait trouver un rationnel à son geste, et rapidement, car peu de temps après j’ai caressé le pont Jacques-Cartier avec l’intention de suivre les pas de Rolland.

Un automobiliste égaré traversa le pont et s’arrêta à ma hauteur pour s’informer et il découvrit que j’étais une connaissance. Mon nom est Bellemare, lui Lespérance, et beau-frère et belle-sœur se dirigeaient vers le parc d’attractions de La Ronde. Un court échange avec eux et je pris le même chemin.

Pour marquer mes 50 ans, j’ai refait le parcours de mon père avec émotion. J’ai terminé sur un banc de parc d’où on pouvait observer le pont. S’était-il déjà assis à cette place pour remettre en question son choix ou pour confirmer sa décision? Mon père, Rolland, était croyant, mais ses prières et ses chapelets n’ont pas su atténuer sa souffrance. Trop souvent des croyants comme lui ont attendu que leur Dieu vienne les secourir, mais ils en sont morts en salle d’attente.

Notre existence devrait servir à améliorer la vie des autres par différents moyens. Des sourires, des câlins, des attentions, à ceux qui en ont véritablement besoin, ceux dont on détourne le nez, les yeux et la compassion.

J’ai tourné la page à plusieurs reprises, et aujourd’hui j’en ferme le livre. Une nouvelle histoire commence et elle se compose de renouveau. J’ai fait un arrêt à la SPCA de Sherbrooke en demandant quel serait le prochain animal à mourir. Je le voulais. Une longue discussion s’en suivit et j’ai finalement sauvé un lapin de la mort. Ce qui comptait était de sauver une vie, je l’ai prénommé Rolland. Ma conjointe adore les lapins, alors il sera choyé.

Je suis retourné dans mon train-train quotidien avec une plus grande paix. Mon patron tente de vendre l’entreprise, que grand bien lui fasse, je n’ai pas de souci pour aujourd’hui et c’est tout ce qui compte maintenant. Demain est un autre jour.

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