À la conquête des femmes

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Il la saisit par le bras. La regarde dans les yeux. Il avance ses lèvres vers les siennes. Il force un baiser. Elle lui fait comprendre que ça ne l’intéresse pas. Il continue. Un autre refus très clair. Il ne peut accepter ce refus, malgré son évidence. Une dernière tentative et elle laisse échapper un soupir de tendresse. Elle est finalement conquise.

C’est la scène classique d’un film d’Humphrey Bogart des années 1950 ou encore d’un James Bond des années 1960. Hollywood nous a enseigné qu’une femme ne peut dire non à un homme. Elle doit feindre ce non pour montrer qu’elle n’est pas une « fille facile ». L’homme doit être persévérant et tenace. J’ai grandi avec ces images en noir et blanc. Des images qui auront fait partie de l’éducation de plusieurs hommes de ma génération.

En 1970, je suis le plus jeune des élèves de mon pensionnat. J’ai 15 ans. Mes voisins de chambre en ont 20. Dans un tel environnement, difficile de faire sa place et de se faire accepter. J’y arrive à ma façon. Je prête ma plume aux plus vieux pour les aider à conquérir le cœur de ces dames. 

Des nuits confuses

Pour m’inspirer, le soir venu, je les écoute parler des femmes. Ce que j’entends n’a rien à voir avec ma poésie. Ce sont des échanges de trucs jugés efficaces pour conquérir le corps d’une femme; lui faire perdre le contrôle pendant un instant. Telle bouteille de vin fait réagir Nathalie. Et elle le sait. C’est pourquoi Nathalie l’évite à tout prix. Certains font des manigances pour échanger subtilement le contenu des bouteilles afin de lui en faire boire à son insu. Ou encore, jouer à des jeux d’alcool avec Manon, en lui versant des boissons fortement alcoolisées, jusqu’à ce qu’elle s’abandonne. Claire, quant à elle, est sensible au toucher dans le cou. Josée, il faut la chatouiller. Ça lui fait perdre ses moyens en moins de cinq minutes…

Étant le plus jeune, je ne suis ni antagonisant, ni dangereux pour quiconque. C’est ainsi que plusieurs femmes passent dans ma chambre. Non pas pour ce que vous pourriez imaginer. Plutôt pour y trouver un confident. Un gros nounours à qui on peut tout raconter. Elles me décrivent des rencontres amicales. Des débordements inattendus. Des dérapages. Aucune agression vraiment physique. Aucune violence vraiment apparente. Mais une perte de contrôle devant un ou des hommes. Elles en perdent le compte. Une confusion sur le déroulement de ces fins de soirées. Les flashs d’une nuit repassent en boucle, sans cesse, dans leur tête. La grande question qui les hante : étais-je consentante? Pourquoi ai-je ainsi réagi? Pourquoi? Pourquoi… Elles me font promettre de garder le silence, malgré la rage qui m’envahit… 

Me remémorant toutes les conversations entre « hommes » entendues au pensionnat, je peux répondre à tant de questions. Difficile de rester stoïque en écoutant toutes ces histoires. Cet engagement à ne rien dire, à ne rien faire, devient un boulet. Comment oser prendre un verre de vin avec une femme? Comment rester naturel et s’amuser à se tirailler sans provoquer de malaise? Comment? Comment…

Statut éphémère

Depuis 1990, je suis travailleur de rue. J’interviens dans différents milieux de vie. Je fréquente des jeunes marginalisés, des gangs de rue et autres faunes du genre. La rue appartient aux hommes. La femme ne peut s’impliquer à moins d’être la « blonde » d’un des gars. S’il y a rupture, elle perd ce droit. 

Les « business meeting » ne se font qu’entre gars. Les filles sont les « choses » des gars. Elles ne peuvent émettre d’opinion. Elles ne peuvent avoir une vision. De toute façon, leur statut est éphémère. Un peu comme un jouet qu’on peut jeter après usage ou lorsqu’on s’en est lassé. 

Ma conjointe Danielle fait aussi de l’intervention sociale. Cela nous a pris six mois pour la faire admettre dans les « business meeting ». Au début, elle ne pouvait qu’être présente. En travaillant encore un peu, elle a gagné son droit de parole. Elle est la première femme à avoir pu parler et prendre position dans ces comités décisionnels. 

Le ton change au tournant des années 2000. La femme a le droit de dire non, de se défendre, d’appeler la police pour être protégée et celle-ci doit enfin la prendre au sérieux. On ne parle plus de chicane de couple, mais de violence conjugale. Il y a quelques ratés au début, mais on donne une nouvelle direction sociale à nos relations avec les femmes. Aujourd’hui, les médias parlent de féminicides, et non plus de drame conjugal. 

Les vagues de dénonciations « Me Too » ont engendré une levée de boucliers pour mieux protéger les victimes d’agressions sexuelles et de harcèlement. Le message est clair : tolérance zéro pour la violence faite aux femmes. Il faut arrêter de se taire et dénoncer ces actes abjects et barbares. La meilleure façon d’aider une victime potentielle est de se lever avant que le pire ne lui arrive. Et qu’on le dise haut et fort : ça suffit!  

Je regrette d’avoir promis de ne pas réagir lorsque j’étais adolescent. Tout comme dans l’intervention auprès d’une personne suicidaire, je ne peux pas demeurer dans le secret si je veux pouvoir aider. Parce que la violence, ça nous concerne tous. Tous ensemble, il faut nous lever pour dire NON, une fois pour toutes. 

Raymond Viger
Raymond Vigerhttps://raymondviger.wordpress.com/
Raymond Viger. Rédacteur en chef du magazine d'information et de sensibilisation Reflet de Société, édité par le groupe communautaire Le Journal de la Rue. Écrivain, journaliste et intervenant. raymondviger.wordpress.com www.refletdesociete.com www.cafegraffiti.net www.editionstnt.com www.survivre.social Courriel: raymondviger@hotmail.com

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