Les casse-cou de Hochelaga-Maisonneuve

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Traduction de l’anglais : Simon-Claude Gingras

Chaque jour, au retour du travail, j’attends l’autobus durant un moment sur le coin Ste-Catherine et Pie-IX. C’est là que je les vois, les casse-cou de Hochelaga-Maisonneuve.

Ils se faufilent dans la circulation, une tasse à la main. Ils approchent chaque voiture, chaque camion arrêté aux feux et demandent de l’argent. Parfois, ils ne se préoccupent même pas de quitter la chaussée quand le feu tombe au vert, se précipitant du côté conducteur du véhicule déjà en mouvement pour solliciter une aumône.

Il ne s’en trouve parfois qu’un, parfois plus. Ce sont des hommes, quoiqu’au moins une femme soit visible parmi eux. Ils sont en proie à une détresse évidente.

Durant tous ces mois où je les ai observés besogner sur ce coin de rue, et par tous les climats, j’ai constaté que la plupart des conducteurs ne leur donnaient rien du tout, sauf, de temps à autre, un signal signifiant « va-t’en! ». Ils reviennent malgré tout, jour après jour, certains pieds nus.

On les klaxonne, on leur fait signe de dégager la route, mais ils continuent leur travail, se souciant peu des feux de circulation ou de leur propre sécurité.

Il est plus facile de leur parler que ce que l’on pourrait croire. Barbara, jeune femme au sourire éclatant, interrompt momentanément sa sollicitation et répond à mes questions avec une ingénuité presque enfantine.

Casse-cou
Barbara. Crédit photo : Colin McGregor

« Je suis toute seule », dit-elle. « Le reste de ma famille est en Haïti. » Il y a un billet de $20 au fond de la tasse qu’elle tient. Quand je l’interroge au sujet de la COVID, elle affirme ne pas en être inquiétée. Elle ne porte pas de masque : « Ils disent que nous n’aurons bientôt plus besoin d’en porter. »

Elle paie son loyer avec « de l’argent du gouvernement », en plus de celui qu’elle amasse en zigzaguant entre voitures, camions et autobus au coin de Pie-IX et Ste-Catherine, me confie-t-elle.

Je lui ai parlé à nouveau le jour suivant. Il est 13h. « Je n’ai pas encore mangé aujourd’hui », me dit-elle. « Il faut que j’obtienne assez d’argent pour me payer un sandwich. »

Il fait froid, le vent mord, mais elle est toujours là, se mouvant lentement entre les autos, sa tasse à la main.

Village de tentes

Ils s’adonnent à cette dangereuse mendicité à quelques mètres d’où s’était dressé, l’an passé, un vaste village d’itinérants formé de plus d’une centaine de tentes dans un long parc en bordure de la rue Notre-Dame-est. Évanoui, ce village de tentes, de même que son hôpital et ses restaurants de fortune où des âmes charitables distribuaient bagels et autre nourriture, ce village qui attirait l’œil des médias et où les sans-abris pouvaient se rassembler et obtenir des conseils.

La plupart des villes nord-américaines possèdent un village de tentes. Ils se font démanteler, puis réapparaissent. Ils vont et viennent comme la marée.

En face de l’épicerie Metro, à quelques coins de rue de l’intersection, Nelson est assis sur le trottoir. C’est un après-midi ensoleillé, mais frisquet. Réfugié sous une couverture, il me répond par un haussement d’épaules quand je lui demande ce qu’il compte faire à l’approche de l’hiver : « Je vais juste essayer de demeurer au chaud ». Il se rendra dans un refuge, s’il y a de la place. Mais, dit-il, c’est rarement le cas.

Casse-cou
Nelson. Crédit photo : Colin McGregor

« Je ne demande d’argent à personne. Je ne fais que sortir ma tasse et attendre. » Il est sans-abris depuis six mois, après s’être fait expulser d’un YMCA où, dit-il, on l’a faussement accusé de vol. « Vous ne pouvez pas me mettre à la porte, je n’ai strictement rien », avait-il plaidé. En vain.

Je lui demande son âge et il affirme avoir le même que moi, 59 ans. « Je sais que ma barbe blanche me donne l’air plus vieux », s’esclaffe-t-il, « mais je ne peux pas la couper, puisque l’hiver s’en vient. Elle me gardera au chaud. Mais quand reviendra l’été, elle disparaîtra! »

Le froid s’installe

Je croise à nouveau Barbara deux semaines plus tard. Elle se faufile toujours dans la circulation, mais en ce vendredi matin glacial, elle n’arbore plus son habituel sourire.

« J’ai faim », dit-elle, « je n’ai toujours pas mangé aujourd’hui. J’ai besoin d’argent pour m’acheter un sandwich. » La même supplique que la dernière fois, mais aujourd’hui, elle est en proie à la détresse. Je lui donne un huard et lui souhaite le meilleur. Le vent qui souffle rageusement dissipe ma voix.

Je retourne à l’endroit où se tient habituellement Nelson, là où il installe son « campement ». Il ne s’y trouve pas. Je fais le rencontre de Sebastian, homme vif et mince d’une trentaine d’années, plutôt sociable. Il est parmi les plus téméraires que j’aie vus dans la rue, surgissant devant les camions à la station de service du coin pour quémander de l’argent ou une cigarette. « Je mange à peu près 5 ou 6 fois par jour », dit-il tout en marchant rapidement.

« C’est plus difficile quand il se met à faire froid ». Il interrompt notre conversation pour se précipiter vers un piéton, la main tendue, après quoi il revient en souriant et me demande une cigarette. Ou une bière. Non, dois-je lui répondre, je ne fume ni ne bois.

« Éh bien, passe une bonne journée », me dit-il, avant de tourner les talons et de se lancer aux trousses d’autres passants, la main tendue, toujours.


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