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Des deux côtés de la seringue

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Axelle (nom fictif) se souvient encore du regard vicieux que posait sur elle l’homme qui lui a demandé de danser pour lui la première fois. Fière de l’attention qu’il lui portait et ravie de l’avoir pour elle toute seule, elle s’était trémoussée dans sa camisole blanche 100% coton et dans sa petite culotte Fruit of the loom que sa maman lui avait achetée en paquet de 3 chez Walmart.

Un texte de Catherine Caron – Dossier Sexualité

Du haut de ses trois pommes et de sa candeur enfantine, elle s’était aussi prêtée au jeu quand son papa lui avait demandé de toucher son pénis, dans la douche, en lui demandant si elle savait de quoi il s’agissait. Mais plus elle avançait en âge, plus elle commençait à se sentir inconfortable dans ce petit manège qu’elle n’avait pas encore l’âge de comprendre. À 13 ans, alors qu’elle était en vacances en Floride chez lui pour le temps des fêtes, Axelle subit un viol complet. Traumatisée et en pleurs, elle se promet de ne jamais revoir son père. À son retour à Montréal, elle se rue vers sa maman, qui l’attend à la sortie de l’avion, et la serre de toutes ses forces en lui faisant part de son souhait.

Pour Axelle, c’est le début d’un état de grande souffrance. Une souffrance qu’elle tentera d’étouffer, en vain, à travers un parcours chaotique et inconsciemment masochiste.

Une adolescence tourmentée

La préadolescente entreprend l’école secondaire et réussit à tenir le coup jusqu’en 3e secondaire. Son anxiété et son anorexie lui font perdre sa motivation. Elle qui faisait alors partie d’un programme enrichi commence à éprouver des  difficultés scolaires et est reclassée au niveau régulier. Une régression honteuse pour celle qui affirme avoir « beaucoup misé sur le paraître ». Axelle change aussi d’école et se retrouve dans une école de filles où elle subit de l’intimidation. Elle commence à fréquenter des gens de l’extérieur avec qui elle est initiée à la consommation de cocaïne par injection intraveineuse : pour Axelle, c’est le coup de foudre instantané. Elle abandonne l’école et la consommation devient rapidement le centre de sa vie.

Prostitution et violence

À 18 ans, Axelle commence à faire de la prostitution pour une agence qui promet, dans les petites annonces du journal, un salaire hebdomadaire moyen de 2000$. La promesse se révèle véridique, pour la jeune fille qui revient d’un passage d’une semaine à Toronto avec 10 000$ cash en poche.

De retour dans la métropole, elle rencontre, par l’entremise d’un ami, celui qui deviendra deux ans plus tard le père de sa fille. Ensemble, ils partagent d’abord une vie de luxe et d’excès que l’activité professionnelle d’Axelle leur permet de soutenir. Le fait que sa copine soit escorte ne dérange pas le futur père, qui s’en enorgueillit même; pour lui, que d’autres hommes soient prêts à payer pour pouvoir coucher avec elle est gratifiant. Graduellement, la relation, intense et fusionnelle, est minée par des discussions houleuses qui se transforment insidieusement en violence mutuelle.

Accouchement, dépression postpartum et aide sociale

À 20 ans, elle donne naissance à la petite Stella et arrête temporairement la prostitution. Elle ne se sent pas à l’aise dans son nouveau rôle de mère et se sent rejetée par son bébé, qui n’arrive pas à boire au sein. Le lien se crée difficilement entre la fille et la mère, qui n’est à ce moment pas aussi disponible psychologiquement qu’elle voudrait l’être. Dépassée par les événements d’une vie qui est alors marquée par la violence et l’instabilité, Axelle tombe dans une période dépressive qui la mène à l’Hôpital psychiatrique Louis-H. Lafontaine. Là-bas, elle est hospitalisée et médicamentée, après avoir été diagnostiquée – à tort – bipolaire. C’est durant cette période qu’elle laisse le père de sa fille, toxicomane, violent et sans emploi, avec qui elle ne se voit pas continuer sa route. Après la naissance de sa fille, Axelle recommence la prostitution pour un court laps de temps, avant de se décider à faire une demande d’aide sociale. Difficile, pour l’orgueil de quelqu’un qui « avait toujours jugé les filles qui avaient des enfants jeunes pis qui se retrouvaient monoparentales sur le BS ». « J’pouvais pas croire que j’me retrouvais moi-même dans cette situation-là. En plus, dans l’temps, c’tait des chèques en papier qu’on recevait par la poste pis qu’on devait aller changer en personne à la banque… j’avais tellement honte! », me dit celle qui approche aujourd’hui la quarantaine.

Une rupture fatale

Mais cette rupture, que son ex-conjoint n’accepte pas, la plonge dans un cauchemar. Chaque jour, elle est victime de menaces et de harcèlement. Elle reçoit entre autres par courriel le vidéoclip Kim d’Eminem (en gros, un gars y traîne dans son coffre de voiture le cadavre nauséabond de son ex). Pas le genre de truc qui donne envie de dormir. Surtout quand la boite vocale de la maison se remplit à vitesse grand V de messages du genre « j’espère que t’as des photos de la p’tite en masse parce que… » avec une finale qui est loin d’exprimer une envie de faire du scrapbooking. Axelle conserve ces preuves pour la police et l’affaire se retrouve en cour, où le père reçoit l’interdiction d’approcher de sa fille et de son ex.

La petite Stella n’a que 4 ans lorsque son père se suicide. Pour Axelle, c’est  la fin d’une période de vie empoisonnée par l’angoisse et la peur. Avec le recul, elle comprend cependant le mal-être dont souffrait son ex-conjoint : « C’était pas une mauvaise personne, c’était quelqu’un qui avait mal, quelqu’un qui souffrait. Il avait un problème avec les femmes, il ne se sentait pas aimé. Sa mère l’avait eu à 16 ans et lui disait souvent qu’elle le regrettait, qu’elle n’aurait pas dû l’avoir parce qu’elle était trop jeune… Tu peux le penser, mais tu ne dis pas ça à ton enfant ».

Difficultés professionnelles et errances

L’impasse professionnelle face à laquelle elle se trouve pousse Axelle à terminer son secondaire. Par le biais d’un programme qui soutient les jeunes mères dans leur cheminement, elle réussit à obtenir son diplôme d’études secondaires. Elle erre par la suite entre différents programmes qui ne lui conviennent pas et qu’elle abandonne en cours de route. Entre temps, elle qui avait réussi à arrêter de consommer d’elle-même, revoit une ancienne amie qui tente le diable en lui proposant un joint. C’est tout ce qu’il fallait pour qu’Axelle recommence à consommer. Du pot, mais également du speed, auquel elle est exposée lorsqu’elle sort dans les raves, à l’occasion. Elle lâche le Cégep et rencontre un autre homme avec qui elle sort et dont elle tombe enceinte.

Peu de temps après, elle croise sur la rue son père, qu’elle ne fréquente plus depuis belle lurette. Celui-ci ne la reconnaît pas : pour Axelle, c’est le choc. Elle croit d’ailleurs que cet événement, vécu comme traumatique, est intimement lié à la perte de son bébé dans les jours suivants. Un mal pour un bien, puisqu’elle avait déjà l’intention de se faire avorter.

Une épreuve difficile qui a du positif

Mais son état dépressif empire et son copain de l’époque décide de la laisser. Cette rupture, bien que  difficile, la fouette. Axelle décide alors de se reprendre en main et arrête subitement de consommer, d’elle-même. « Avec moi, c’est tout ou rien », me dit-elle.

En 2011, elle s’inscrit au certificat en toxicomanie de l’Université de Montréal. Par intérêt, mais également par désir profond d’aider des gens aux prises avec des problématiques semblables à celles qu’elle a vécues. Le parcours ne se fait pas sans difficulté : Axelle, qui souffre de phobie sociale, annule systématiquement tous les cours qui demandent des travaux d’équipe, ce qui rallonge considérablement son parcours scolaire. Mais la motivation est plus forte et la pousse à continuer jusqu’à l’obtention de son certificat.

Son anxiété et son instabilité psychologique refont cependant surface par la suite, ce qui la  mène à fréquenter un centre de thérapie alternative (art-thérapie) où elle reçoit un diagnostic de trouble de la personnalité limite. Axelle, qui a toujours eu de la difficulté à s’intégrer, mais surtout à maintenir un emploi régulier, demeure avec sa mère et sa fille et vit de l’aide sociale. Sa mère, une infirmière de profession qui a toujours été présente et compréhensive pour sa fille, l’informe que la situation ne peut plus durer : si  elle veut continuer à habiter l’appartement, Axelle devra faire quelque chose de sa peau.

La lumière au bout du tunnel

Elle s’inscrit donc chez Accès-Cible SMT, un organisme qui aide les gens aux prises avec des problèmes de santé mentale dans leur réinsertion professionnelle. Désabusée par ses tentatives précédentes, qui se sont soldées par des échecs, elle s’y inscrit sans trop d’attentes. Elle y arrive peu confiante en ses capacités de pouvoir devenir un jour intervenante. Il faut dire que son manque d’expérience, son éloignement prolongé du marché du travail et son anxiété, que le travail a tendance à exacerber, ne jouent pas en sa faveur. Mais une lueur d’espoir persiste et Axelle se met en tête de « se donner une chance de faire les choses différemment ». Non sans difficulté, elle réussit à gérer son anxiété de départ et persévère dans le programme. Elle finit par décrocher un stage dans un centre d’hébergement pour personnes sidéennes de Montréal. Pour Axelle, le stage est révélateur : intervenante auprès de personnes toxicomanes et marginalisées, c’est bel et bien ce qu’elle veut devenir. À la fin de son stage de 7 semaines, ses collègues et ses superviseurs n’ont que des commentaires positifs à son égard. Elle se fait même proposer un poste sur appel qui pourrait éventuellement déboucher sur un poste régulier permanent au sein de l’organisme.

Les yeux humides, remplis de larmes qu’elle tente de retenir, elle conclut : « ma vie, oui ça a fait mal, non ça n’a pas été facile, oui j’ai rushé, mais pour moi, l’envie de vivre a été plus forte pis j’me suis toujours relevée… pis tout c’que j’ai vécu, ça a fait de moi la personne que j’suis devenue… quand les gens vont venir me parler, y vont voir dans mes yeux d’intervenante que j’les comprends ».

Quand je lui demande ce qu’elle retient de son parcours et quel message elle voudrait faire partager, elle proclame : « Dans la vie, quand t’as besoin d’aide, y’a toujours des mains qui vont être tendues, faut juste que tu restes ouvert pour les voir pis les accueillir ».

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