Fais un homme (fragile) de toi

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Je peux imaginer qu’il soit difficile pour un homme, ces jours-ci, au Québec, de naviguer à travers les dédales de la vie. On est dans une ère de transition: on rejette désormais les valeurs avec lesquelles on a élevé les garçons. Toute leur vie, ils ont appris qu’un homme, ça ne pleure pas, ça met son pied à terre et son poing sur la table, ça ne se fait pas bosser par une femme, ça ouvre la porte aux dames et ça ramène du beurre sur la table. Et aujourd’hui, on leur dit : non, c’est pas ça. Ça, c’est paternaliste, c’est macho, c’est toxique. Aujourd’hui, on dit aux gars : soyez sensibles, occupez-vous des enfants, participez à la charge mentale de la famille, écoutez, consultez, pleurez. Et quand des hommes se plaignent de leur condition, quand ils répliquent qu’eux aussi vivent des injustices, on leur dit qu’ils sont trop « fragiles ». N’est-ce pas contradictoire? 

Dans les dernières années, on a beaucoup parlé de masculinité toxique, mais on parle aussi, maintenant, de fragilité masculine. D’une part, ce concept décrit l’anxiété vécue par certains hommes à l’idée de ne pas paraître suffisamment virils selon des normes sociales dépassées. Comme si leur masculinité ne tenait qu’à quelques éléments : maîtriser le BBQ, porter des vêtements amples, manger de la viande, être forts et dominants. Le marketing a d’ailleurs misé sur cette insécurité en développant des produits « pour hommes », comme des savons à l’effigie d’armes, des Q-Tips en forme d’outils, ou des chandelles à odeur de bière et de bacon. Personnellement, je trouve ça insultant pour les hommes… 

D’autre part, la fragilité masculine peut aussi faire référence à la susceptibilité dont font preuve certains hommes lorsqu’ils sont remis en question par une femme. Par exemple, un groupe d’hommes a récemment poursuivi en diffamation une charpentière-menuisière pour 15 millions de dollars parce qu’elle critiquait un balado sur la construction. Sur sa plateforme Instagram, elle reprochait à ses pairs d’avoir normalisé le sexisme en ondes. La poursuite a depuis été abandonnée, mais quinze millions de dollars, j’imagine que c’est la valeur de leur égo réduit en miettes par une critique!

Fin de non-recevoir

Comme féministe, il m’est arrivé de perdre des amis parce que je soulignais certains de leurs comportements sexistes. Ça pouvait être un petit rien; par exemple, je leur faisais remarquer leur manque de considération pour le point de vue des femmes, ou leur propension à défendre leurs chums de gars. Jamais des choses très graves. Toujours des éléments dont on aurait pu discuter. La réponse était sans appel : ils ne pouvaient pas être sexistes, ne voulaient pas en parler et m’évinçaient sur le champ.

Bien sûr, je me suis remise en question. M’y étais-je mal prise? Aurais-je pu être moins sévère? Mon ton aurait-il pu être plus gentil? On n’aura jamais la réponse, et ça demeure un piège. Dois-je être plus douce, en tant que femme, pour ne pas froisser certaines susceptibilités? La réponse devrait être non. On alimente le problème en jouant avec ces stéréotypes. J’en ai parlé à des amies féministes qui ont vécu le même genre de situation. Elles avaient été « bloquées » par des hommes, après un désaccord. 

Je comprends d’où ça vient. On a appris aux hommes qu’ils devaient avoir confiance en eux, et par conséquent, qu’ils devaient forcément avoir raison. On ne leur a pas enseigné à gérer leurs émotions, surtout celles qui dérangent lorsqu’on comprend notre erreur ou reconnaît notre imperfection. Certains réagissent en mettant fin au dialogue, en se repliant sur eux-mêmes. Quand on parle de fragilité masculine, on ne reproche pas réellement aux hommes d’être fragiles, on leur reproche de ne pas embrasser cette fragilité. Se rendre vulnérable n’enlève rien à leur masculinité. Au contraire, ils doivent apprendre à écouter tout en étant capables de dire : « ça fait mal ». 

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