Harcèlement de rue : Au coeur de l’action

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« C’est la sanction sociale qui est la plus forte. La honte doit changer de camp », déclare Audrey Simard, organisatrice communautaire et militante contre le harcèlement de rue, au cours d’une table ronde sur le sujet. La militante ne mâche pas ses mots et estime que le harcèlement de rue prendra fin le jour où il sera vu comme un problème social. 

Un texte de Camille Cusset

Pendant cet événement, les trois panélistes Audrey Simard, Mélusine Dumerchat et Soraya Martinez Ferrada ont discuté des enjeux sociaux entourant le harcèlement de rue.

Ce type d’agression ne ressemble pas à ce que l’on imagine.  C’est « une violence qui [peut] se produire à tout moment et en tout temps, et le plus souvent en plein jour », explique Audrey Simard. La participante précise que la majorité des victimes sont des femmes ou des personnes issues de la diversité, et la majorité des responsables sont des hommes.

Actuellement, il n’existe pas de définition légale du harcèlement de rue. Aussi, l’absence de chiffres ne permet-elle pas de savoir s’il y a eu une augmentation des cas. Pourtant, ce qu’Audrey Simard constate, c’est que la violence envers les femmes est exacerbée dans l’espace public.

La députée d’Hochelaga-Maisonneuve Soraya Martinez Ferrada présente le harcèlement de rue comme un « phénomène banalisé » dans la société. « La parole des premières concernées par le problème n’est pas toujours crue, c’est pour cette raison que l’on a besoin de chiffres », dit la représentante politique.

Dans le même ordre d’idées, Audrey Simard précise que les victimes sont les mieux placées pour savoir ce qu’elles ont vécu et identifier des comportements, gestes ou regards associés au harcèlement. « Un compliment est censé faire plaisir et non faire peur », déclare la panéliste.

Conséquences sociales

Du point de vue des trois invitées, les répercussions du harcèlement de rue sur les victimes sont importantes et multiformes. « Il y a un repli chez la femme pour éviter d’exprimer sa féminité afin de dissuader les harceleurs », informe la députée d’Hochelaga-Maisonneuve.

Cet élément est aussi apporté par Mélusine Dumerchat chargée de cours et doctorante en sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Elle énonce que, pour les victimes de harcèlement de rue, ce sont les rapports au corps et à l’espace public qui sont affectés par ce problème. Par exemple, réfléchir à ses trajets lors de ses sorties pour éviter de vivre de la violence ou pour se sentir en sécurité lors de ses déplacements. Les impacts psychologiques sont « assez lourds », selon Mme Dumerchat.

En collaboration avec le Centre d’éducation et d’action des femmes de Montréal (CÉAF), Mélusine Dumerchat et Audrey Simard ont participé à la production de la première étude menée au Québec visant à documenter les impacts du harcèlement de rue sur les femmes.

Par ailleurs, le harcèlement de rue à une incidence sur la vie sociale. « On ne sait plus à qui faire confiance. On se demande : si je fais ça, est-ce que cela va ouvrir la porte à du harcèlement ? » souligne Audrey Simard. « Un sentiment de sécurité dans un quartier fait aussi partie de la vie sociale. Le harcèlement de rue nuit à la vie de quartier », ajoute-t-elle.

Dans les régions, le problème est aggravé par la proximité. En ville, là où le harcèlement de rue est commis « très souvent par des inconnus », selon Mme Simard, le paradigme change complètement dans les régions. En effet, les victimes et les agresseurs sont plus amenés à se croiser que dans les villes à fortes densités de population.

Faire changement

Pour Soraya Martinez Ferrada, c’est un profond changement de culture dont la société a besoin pour venir à bout du harcèlement de rue. Elle invite à une « conversation » entre les différents acteurs publics afin de briser le silence et discuter des enjeux. Dans le cadre de cet échange, les jeunes hommes doivent avoir une place à la table.

« Les jeunes hommes n’ont pas de références pour aborder les femmes. Il faut que les jeunes hommes fassent partie de cette conversation, si l’on veut un changement de culture », selon la députée fédérale. Les panélistes ont insisté sur l’importance de manifester de l’intérêt pour une personne en respectant ses limites et son éventuel refus dans une démarche de séduction.

« C’est un problème qu’il faut regarder d’un point de vue intersectionnel », estime Audrey Simard.  Par exemple, le problème est différent chez les femmes transsexuelles, pour qui la féminisation est un enjeu et qui sont aussi victimes de harcèlement de rue.

Mme Martinez Ferrada voit des pistes de solution par l’intermédiaire de la justice. « Comment, dans le système de justice, les juges peuvent-ils comprendre que le harcèlement est aussi grave que le viol? », s’interroge-t-elle.

Aménager l’espace public

Les règlements d’urbanisme sont une façon d’augmenter le niveau de sécurité. Par exemple, les lumières de rue sont un défi dans l’aménagement pour rendre les rues sécuritaires dans les parcs ou autres points morts. « Il y a des lieux qui peuvent générer un sentiment d’insécurité », explique Mélusine Dumerchat.

Cependant, la doctorante souligne que l’aménagement agit plus sur le sentiment de sécurité que sur l’insécurité elle-même. Mais cette seule mesure ne suffit pas à résoudre le problème : « L’aménagement est une mesure complémentaire. Le sentiment de sécurité serait plus grand si l’on savait que le harcèlement de rue n’était pas toléré », affirme Audrey Simard.

Être un témoin solidaire

D’autres solutions existent, comme devenir un témoin solidaire. « Pour désamorcer une situation de harcèlement de rue, il suffit parfois d’intervenir en se concentrant uniquement sur les victimes », explique Audrey Simard. Par exemple, aller parler à la victime ou essayer de l’emmener loin du harceleur.

Avoir une parité au niveau des postes de pouvoir serait aussi une solution, selon l’organisatrice communautaire. « Le harcèlement de rue existe parce qu’il y a des rapports de pouvoir. Il faut comprendre qui agresse qui, et quel rapport de pouvoir entre en compte », renchérit Mme Simard.

Elle insiste également sur l’importance d’être outillé face au harcèlement de rue. En priorité, ce sont les travailleurs sociaux qui devraient être préparés pour venir en aide aux femmes qui vivent ces situations.

Dans les propositions apportées par Mme Simard, la responsabilité de s’armer contre le harcèlement de rue ne devrait pas reposer sur les victimes. Il s’agirait de retirer toute la charge de leurs épaules, dans un contexte où les femmes – les principales visées dans ces situations – sont peu entendues.

Selon Mélusine Dumerchat, les militants et chercheurs insistent généralement pour que l’on agisse sur les causes du problème. « Ce serait plus efficace, compte tenu des obstacles pour mettre en place l’application de la loi. Ce devrait être une démarche plus orientée vers l’éducation, la mobilisation collective et la sensibilisation », estime-t-elle. La doctorante ajoute qu’il est probable qu’on assiste prochainement à une augmentation de la dénonciation du harcèlement de rue, puisque la parole se libère.


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