La politique des médias communautaires

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Par Colin McGregor | Dossier Médias

Pas facile, nécessairement, de diriger des médias communautaires de nos jours. Il y a la concurrence du web; la transformation des villages à mesure que ceux qui y résident depuis des décennies vendent leurs maisons aux nouveaux arrivants ; le vieillissement des bénévoles qui travaillent sur les textes et la publicité ; le coût montant des matériels…

En plus de tout cela, il y a aussi des tensions avec des politiciens sur lesquels ils doivent écrire. Quelles pressions les journaux locaux subissent-ils des conseils municipaux locaux ? Risquent-ils de devoir fermer leurs portes si un conseil municipal est agacé par ce qu’ils ont à dire ?

Selon Yvan Noé Girouard, directeur général de L’Association des médias écrits communautaires du Québec (l’AMECQ), ça se produit. Une des stratégies que les municipalités usent est celle de lancer leur propre journal communautaire. Ainsi, elles contrôlent l’information et ont la main mise sur la publicité diffusée.

« Il y avait un journal communautaire dans une toute petite municipalité de Chaudière-Appalaches (Saint-Raphaël-de-Bellechasse). Ils ont fermé il y a un an. Le journal publiait des lettres ouvertes, souvent des lettres dirigées contre le conseil municipal, conçues comme des règlements de comptes. » Il continue : « La municipalité payait une subvention, une aide en échange pour publier leurs annonces officielles. » La municipalité, irritée par le journal, a retiré sa subvention et publié son propre bulletin. « Il y avait de la concurrence pour les publicitaires, » observe Yvan Noé.

Il cite un autre exemple d’un journal qui a fermé ses portes pour la même raison – à Saint-Bonaventure, près de Drummondville, population d’à peine mille personnes. C’est surtout dans les très petites communautés que ce genre de choses est susceptible de se produire…

Fermeture

Gilles Paul-Hus, président des Médias Communautaires du Bassin St-François et membre du journal L’Écho de mon village – Saint-Bonaventure, est toujours très ému lorsqu’on soulève le sujet de la fermeture de son média auquel il a consacré des années d’effort pour le maintenir.

Il souligne le fait que dans de tous les petits villages, l’administration municipale est souvent en proie à ce qu’il appelle « du cousinage… tu peux prétendre que tu as une structure représentative mais tu as en réalité un arbre généalogique. Ils veulent régler des affaires en famille. »

Pendant des années, il a posé des questions qui ont donné vie à des faits et qui ont mis la mairie très mal à l’aise. En 2015, il a écrit un article sur le Club Optimiste, dénonçant le conflit sur l’accessibilité d’un terrain pour un tournoi de pétanque. L’hôtel de ville, corrompu, et pour la satisfaction de ses proches, a refusé l’accès aux citoyens. Il a ensuite demandé la rétraction de l’article, mais Paul-Hus a refusé parce que « ce que j’ai écrit était vrai… Si tu es au courant de quelque chose, tu dois le transmettre. Les élus locaux ne seront pas nécessairement contents. »

Après ça, l’hôtel de ville « a cessé toute publicité et textes dans nos pages. Et on n’avait plus le droit d’utiliser les salles communautaires gratuites. »

La mairie « a imposé l’exclusivité » : des organismes communautaires ont dû choisir entre la publication de leurs textes et publicités dans les pages de l’Écho et le nouveau bulletin de la mairie, car la mairie refusait de publier des textes si l’organisme écrit pour l’Écho en même temps.

À son apogée, le journal a publié 500 exemplaires, et étant donné qu’il y avait 450 résidents dans le temps, il s’avérait très populaire. Paul-Hus croit qu’en général, un petit village est plus disposé au népotisme aux rangs de leurs représentants municipaux qu’une plus grande ville. « S’il y a quelques familles de souche qui sont impliquées, tu t’exposes à des problèmes d’opacité. Quand les voisins n’ont aucun lien entre eux, ils devraient régler les choses plus ouvertement. » Et selon lui, « La solution c’est de respecter le code éthique de déontologie… Quand tout est ouvert et transparent, c’est impossible d’avoir un conflit entre un journal communautaire et une municipalité. »

Paul-Hus a lutté pendant quelques années après ses conflits avec l’hôtel de ville de 2016, mais a été contraint de fermer les portes du journal en mars 2020. Le village publie un bulletin, mais d’après Paul-Hus, « Il y a des dossiers dont ils ne parlent pas. Tout le monde est beau, c’est leur bulletin municipal. »
Futur optimisme ?

Pourtant, Paul-Hus est optimiste quant au futur des journaux communautaires, car la démographie change avec le temps. Les nouveaux résidents vont prendre la place des anciennes familles. Il prédit qu’ils vont éventuellement écarter ceux qui contrôlent par des nouveaux qui n’ont aucune parenté.

Est-ce que les politiciens municipaux agissent différemment sans le regard des journalistes ? Les bulletins publiés par les municipalités ne contiennent aucun reportage, évidemment. Est-ce que ceux qui seront élus après la disparition des médias régionaux seront plus radicaux ? Ça mérite une étude. Mais l’AMECQ a mené plusieurs études sur leurs membres. Les résultats montrent qu’ils sont vraiment appréciés dans leurs communautés.

« Les versions papier sont laissées dans les salons pendant un mois, » souligne Yvan Noé. Mais le futur de la presse écrite régionale est menacé par le vieillissement de la population, qui a réduit le nombre de bénévoles qui travaillent dans le domaine. « Le renouvellement des bénévoles est un problème, » avoue-t-il. « Les gens qui ont commencé à travailler il y a quarante ans étaient dans la trentaine, mais maintenant ils sont des septuagénaires. » Est-ce qu’ils comprennent bien la technologie de nos jours ? Ont-ils encore toute l’énergie et la volonté de tenir à bout de bras le média communautaire ?

La nouvelle génération est « impliquée dans le numérique, » nous explique Yvan Noé. « Ça prend toutes nos forces pour faire du numérique. » Mais certains journaux locaux ne se sont pas lancés dans ce jeu. Le Journal Tam-Tam, le journal communautaire du secteur Matapédia-et-les-Plateaux dans la Gaspésie, n’a qu’une page Facebook et des copies en papier. Ils n’ont aucun site web. Ils décrivent leur journal comme « un outil rassembleur ». Comme tous les meilleurs de nos médias régionaux !

Polarisation ?

Quels effets ont les fermetures des médias régionaux sur la politique du jour à plus grande échelle?
Une étude approfondie et exhaustive des chercheurs de l’université de Harvard, entre autres, montre que là où il y a moins de reportages locaux, il y a une polarisation politique accrue. En d’autres termes, quand personne ne regarde, les politiciens deviennent plus extrêmes, soit à gauche, soit à droite. (Local Newspaper Decline and Political Polarization – Evidence from a Multi-Party Setting par Fabio Ellger, Hanno Hilbig, Sascha Riaz et Philipp Tillmann, septembre 2022). D’autres études américaines maintiennent la même conclusion.

Et l’ancien lectorat de la ville ou du village, sans nouvelles locales, en souffre. Avec la disparition des nouvelles locales, les consommateurs les substituent par les nouvelles nationales des tabloïds.

Dans les démocraties établies, selon les chercheurs, la politique locale est souvent perçue comme plus consensuelle et moins politisée que la politique nationale, avec un moindre accent sur les différences partisanes. Le déclin des nouvelles locales peut accroître la polarisation aux extrêmes politiques en exposant les électeurs à une politique nationale plus conflictuelle, plus intolérante à d’autres points de vue.

Selon les données étudiées par Ellger et ses collègues, les fermetures de journaux sont plus probables dans les comtés qui connaissent un déclin démographique. Est-ce que l’augmentation de l’immigration viendra sauver les médias communautaires ?


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