La revanche des doux

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Que ce soit par une ode à la gentillesse rappée ou une pièce de théâtre inspirée des ouvriers de chantiers, quatre jeunes hommes réfléchissent aux façons positives d’incarner une nouvelle masculinité pour les générations futures. 

Cumuler les conquêtes féminines, empocher beaucoup d’argent et savoir se servir de ses poings : jusqu’au début de la vie adulte, la vision que Charles Fournier cultivait d’un homme accompli pouvait se résumer à ces archétypes. « Je ne faisais jamais de compliments à mes amis, parce que j’étais convaincu que c’était un signe de faiblesse, et que ça me plaçait dans une position d’infériorité », se souvient l’auteur et comédien de 32 ans. Un idéal de masculinité hérité du modèle familial, qui s’est cristallisé au contact de ses collègues lors de sa première carrière, sur les chantiers de construction.

Mais toutes ces certitudes se sont effondrées à la mi-vingtaine, devant l’imminence du décès de son père. « Il avait fait un long cheminement sur lui-même, reconnaît-il. Et c’est à travers son cheminement, à lui, que j’ai pris conscience que mes comportements pouvaient être destructeurs pour moi et pour les autres. » 

Son père s’était soudainement mis à lui parler d’amour, à le prendre dans ses bras, à pleurer. « Au début, j’étais mal à l’aise! C’était complètement à l’inverse de ma définition de la force. Mais je réalise aujourd’hui que je n’ai jamais trouvé mon père aussi fort que lorsqu’il pleurait. » 

Avec sa pièce de théâtre Foreman, Charles Fournier souhaite tendre un miroir aux hommes qu’il a côtoyés dans sa vie. À travers ses personnages issus du milieu ouvrier, le jeune auteur poursuit sa réflexion sur la masculinité en mettant en scène la fragilité des hommes, dissimulée derrière leur façade de durs à cuire. « Aujourd’hui, je ne sais toujours pas c’est quoi, être un homme, et c’est plutôt correct, je pense, soupire-t-il. Et la dernière chose que je veux, c’est dire aux gars quoi faire… Mais présentement, la masculinité toxique fait du mal aux autres. »

Une violence qui mène parfois à une aversion du couple hétérosexuel, comme l’a observé Jean-Baptiste Reysset, 30 ans, père de famille. « Ma conjointe et moi avons remarqué que plusieurs adolescentes de notre entourage vivaient quelque chose comme de l’hétérophobie, note-t-il. Avec tout ce qu’on connaît maintenant sur la condition de la femme, certaines avaient de vives inquiétudes à l’idée d’être hétéro. Elles se disaient qu’en vivant une relation hétérosexuelle, elles allaient nécessairement vivre dans une relation toxique et subir de la violence. »

Rire pour réfléchir

Devant l’absence de ressources à proposer à ces jeunes femmes, Jean-Baptiste Reysset et sa conjointe ont décidé de documenter la dynamique qui prévaut dans leur couple sur le blogue À fleur de poil. Il écrit en rose; elle, en bleu. A deux, ils traquent les stéréotypes de genre qui jalonnent une relation hétéro. Sous forme de dialogue, le couple réfléchit notamment à des solutions pour partager de manière égalitaire la charge contraceptive ou encore le congé parental. « C’est un outil pour déconstruire avec autodérision les comportements toxiques », affirme-t-il.  

Car s’il a grandi dans le rejet du machisme, Jean-Baptiste reconnaît tout de même avoir développé certaines habitudes liées à la masculinité toxique. Comme lorsque son argumentaire verse dans le mansplaining. « J’ai une blonde qui n’a pas la langue dans sa poche, et qui n’hésite pas à me signaler mes écarts, se réjouit-il. Et le blogue, ça donne aussi l’exemple d’un homme qui ne réagit pas de façon négative quand on lui dit qu’il tombe dans le mansplaining. J’aime pouvoir en rire et dissocier ce comportement de l’individu que je suis vraiment. »

Il s’agit d’une prise de conscience nécessaire pour instaurer un sentiment de sécurité, tant dans l’intimité que dans l’espace public. « Aujourd’hui, par exemple, je réalise que le mansplaining a éloigné beaucoup de femmes de certains mouvements sociaux auxquels j’ai participé comme militant politique dans le passé. Elles énonçaient des idées, mais c’était seulement quand un homme les reformulait qu’on leur accordait de la valeur, se désole-t-il. L’important, c’est de rester ouvert et de remettre en question les actions qui nous empêchent de traiter les femmes comme nos égales. »

« Gentil team »

Dominique Sacy s’amuse lui aussi – parfois même inconsciemment – à déconstruire l’image de la masculinité traditionnelle dans ses textes. Son slam « Gentil team », créé sur mesure pour son spectable de poésie Le Tinder Chaud, s’écoute comme la complainte d’un homme trop tendre dasn l’univers du dating hétéro. « L’idée m’est venue après que deux filles différentes m’aient dit à la fin d’une date que ça ne fonctionnerait pas parce que j’étais trop gentil, confie-t-il. Après, je ne pense pas que ce soit un sentiment généralisé. Dans son essai La théorie du cumshot, Lili Boisvert déboulonne, entre autres, la théorie selon laquelle les bons gars ne pognent pas, et ça ne m’étonne pas. Mais on m’a quand même reproché ma gentillesse », résume-t-il.

« Même quand je domine / au lit je suis comme / regarde-moi din’s yeux t’es belle! » L’auteur balance ses couplets, sourire en coin, avant de scander haut et fort son allégeance à la « doux team ».

« Je n’avais pas d’intention précise en écrivant ce slam-là, mais je suis content que les gens l’interprètent comme une charge contre la masculinité toxique ». Grand amateur de rap, Dominique Sacy s’efforce toutefois de brouiller les codes qui en émanent. « La majorité des rappeurs passent leur temps à se vanter de leurs conquêtes sexuelles ou de leurs biens matériels. À travers le même style musical, j’ai envie de valoriser autre chose complètement, comme la douceur, la gentillesse et l’ouverture envers les autres », dit-t-il. 

Masculin pour masculin

Selon Sony Carpentier, réalisateur de 26 ans, même les rapports homosexuels sont envenimés par une forme de masculinité toxique. Car la société impose à tous les hommes un rôle à jouer auquel les gais ne peuvent échapper. « Quand t’es homo, tu n’as pas accès au privilège complet de la masculinité hégémonique traditionnelle, affirme-t-il. Ça génère un rapport à la virilité très complexe, lié au désir de correspondre aux attentes de la société.  Ultimement, ça peut engendrer de l’homophobie internalisée et de la violence dans la communauté. Parce que même en tant que personne opprimée, on peut agir comme un oppresseur. »

Il suffit de parcourir les profils des applications de rencontre pour hommes gais pour le constater. Certaines y écrivent des phrases comme « masc for masc », « no fem », ou encore « hors milieu ». « C’est très violent, quand on y pense, d’exclure les personnes qui ont des comportements féminins ou qui ne correspondent pas à l’image qu’on se fait d’un homme », ajoute-t-il. 

Un comportement que l’Abitibien reconnaît avoir adopté lorsqu’il s’est installé à Montréal, alors qu’il évitait de fréquenter les personnes efféminées. «J’avais fait mon coming out depuis quelques années, et je m’étais toujours fait dire par les gars de la région qu’ils n’aimaient pas les gais, mais que moi, c’était correct. je trouvais ça flatteur. Mais au fond, ce qu’on me disait, c’est que mon identité était valide parce que je n’avais pas de comportements perçus comme féminins. »

Car si les mouvements féministes ont pavé la voie à une société plus égalitaire, il appartient aussi aux hommes de refuser les diktats imposés par la société. Au bénéfice de tous, à commencer par le leur. 

Mansplaining

Le mansplaining (de l’anglais « man », homme, et « explaining », expliquer) designe une situation où un homme explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, voire dont elle est experte, sur un ton perçu comme paternaliste ou condescendant.

Maxime Beauregard-Martin
Journaliste indépendant

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