L’ÉCRAN BLEU POUDRE

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« Es-tu sur la PreP? » La question est monnaie courante dans les applications de rencontres destinées aux hommes. Dans certains cas, la réponse figure à même le profil, après la taille, le poids et les préférences sexuelles. En un clin d’œil, il est possible de savoir si son éventuel partenaire ingère ce cachet couleur bleu poudre qui le protège d’une infection au VIH. Un phénomène qui a étonné Grégoire* lorsqu’il a renoué avec l’application Grindr, il y a trois ans.

« J’étais impressionné de voir que la plupart des gars me posaient aussi directement la question avant de prévoir une rencontre, se rappelle le Montréalais de 29 ans. »

La prophylaxie préexposition – couramment appelée la PrEP – est un comprimé oral qui protège les personnes séronégatives d’une infection au VIH. Homologuée par Santé Canada depuis 2016, sa prescription gagne en popularité chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HARSAH) partout au pays. 

« Les résultats des études sur la question varient, mais quand la posologie est respectée, on parle d’environ 92% d’efficacité », indique la Dre Marie-Ève Thériault, qui pratique notamment la médecine à Quorum, en plein cœur du village gai, à Montréal. Deux posologies sont possibles. Le médicament peut être pris sur une base quotidienne. Un patient peut aussi choisir d’avaler deux comprimés, au minimum deux heures avant une relation sexuelle, puis en prendre un tous les jours durant les quarante-huit heures suivantes. La prise de la PrEP est toutefois inutile pour prévenir les autres infections transmises sexuellement (ITS), contrairement au port du condom.

C’est pour accéder à un plein sentiment de sécurité que Grégoire a demandé à son médecin de lui signer sa prescription. En couple depuis sept ans, son copain et lui ont tous les deux commencé à prendre la PrEP sur une base quotidienne depuis qu’ils ont convenu d’ouvrir leur relation à d’autres partenaires sexuels.  « Même si nous utilisons le condom hors couple, c’était important pour nous de prendre toutes les précautions, explique-t-il. Je m’en voudrais toute ma vie si j’infectais mon chum. »

La crise du sida

La qualité de vie des personnes atteintes du VIH a fait des progrès fulgurants depuis le début des années 1980. La trithérapie permet aux porteurs du virus de rendre leur charge virale indétectable, c’est-à-dire qu’ils ne courent aucun risque de transmettre le virus à leurs partenaires sexuels. N’empêche, les traces laissées par l’hécatombe de cette pandémie sont encore bien persistantes, et son spectre dicte encore plusieurs préjugés sociaux.

« Quand j’ai fait mon coming out à mes parents, la première chose qu’ils m’ont dite, c’est qu’ils avaient peur que j’attrape le SIDA, raconte Félix*. Et même si ma génération n’a pas connu cette époque-là, il faut reconnaître que ça a été un cauchemar pour celle qui est venue avant nous. Alors oui, c’est certain que j’ai grandi dans la crainte de contracter le virus. »

Pendant trois ans, ce trentenaire a choisi de prendre la PrEP par intermittence, à une époque plus festive de sa vie où les aventures d’un soir étaient plus régulières. « Ça m’était arrivé plusieurs fois de boire un peu trop et de me réveiller le lendemain dans le lit d’une personne que je ne connaissais pas, sans savoir si nous avions eu une relation protégée, révèle-t-il. Et je voulais m’enlever le stress d’attendre trois mois – qui est la période d’incubation du virus – avant de savoir si j’avais attrapé quelque chose. »

Exit le condom

Félix reconnaît que prendre de la PrEP pouvait créer des attentes chez ses partenaires. « Je ressentais une certaine pression à faire l’amour sans protection. Pour beaucoup de gars que j’ai rencontrés, quand tu dis que tu prends la PrEP, c’est comme si tu disais que tu portais un condom invisible. » 

Grégoire a lui aussi constaté la même tendance sur les applications de rencontre. « Il y a des gens qui ne souhaitent pas avoir des relations protégées si je prends la PrEP », dit-il.  L’obligation de porter le condom est pourtant au cœur de son entente de relation ouverte. Une précaution à laquelle Félix a renoncé à une certaine époque. Il raconte avoir contracté quatre infections transmises sexuellement en l’espace de quelque mois. 

De quoi donner des armes aux détracteurs de la PrEP, qui craignent que celle-ci n’engendre une flambée des ITS. Un argument qui n’ébranle pas la certitude de la Dre Thériault. « Toutes les études sont claires, nettes et précises : il y a des personnes qui ont des comportements à risque de toute façon, et c’est utopique de penser pouvoir convaincre tout le monde de porter un condom. Dans la mesure où on est conscient que ça n’arrivera pas, on doit trouver des façons de protéger le plus de patients possible, tranche-t-elle. Et la PrEP fait partie de cet arsenal d’outil pour aider les gens à ne pas contracter le VIH. C’est exactement comme le principe des piqueries pour les gens qui utilisent des drogues intraveineuses. »

En 2018, une douzaine d’études portant sur le lien entre la prise de la PrEP et l’augmentation des comportements sexuels à risque chez les HARSAH ont été recensées. La plupart n’ont décelé que très peu de changements dans les habitudes de protection. Et les hypothèses pour expliquer l’augmentation documentée des autres ITS chez ce même groupe sont multiples. Car quiconque prend la PrEP doit aussi passer des tests de dépistage tous les trois mois. « Si on teste plus les gens, c’est possible qu’on dépiste plus aussi, résume la Dre Thériault. Et ça devient plus facile de traiter les infections et d’empêcher leur propagation. Pour moi, c’est gagnant-gagnant. » 

Accessible à tous?

Le coût mensuel d’une prise en continu de la PrEP peut s’élever à 995$. Au Québec, elle est couverte par la RAMQ. En 2019, 4055 personnes se la sont fait rembourser par le régime d’assurance médicament. Sans assurance privée, il faut débourser environ 95$ pour un pot d’une trentaine de pilules. Le coût annuel d’une trithérapie peut quant à lui dépasser les 30 000$.

« La trithérapie, c’est une pilule qu’on prend tous les jours jusqu’à la fin de sa vie, alors que les gens peuvent choisir d’arrêter de prendre la PrEP. », souligne Félix, qui a arrêté la consommation de médicaments depuis qu’il est en couple. 

Comme la trithérapie, la PrEP contribue à réduire la stigmatisation sociale que peuvent vivre les personnes séropositives. « Avant de prendre la PrEP, j’aurais été refroidi à l’idée d’avoir une relation sexuelle avec une personne porteuse du VIH, reconnaît Grégoire. Aujourd’hui, je suis plus à l’aise. » 

Selon Jean-Nicolas Granger, intervenant de l’organisme RÉZO, cette sécurité est nécessaire pour les travailleurs du sexe. « La séropositivité de leurs clients n’est pas toujours connue, affirme-t-il. Déjà que la pandémie a raréfié leurs revenus, les travailleurs du sexe n’ont pas toujours le choix de se restreindre à une clientèle séronégative. » L’organisme milite pour que le médicament soit offert gratuitement. « Il y a toute une population à risque qui ne bénéficie pas de la couverture de la RAMQ et qui n’a tout simplement pas les moyens de se le payer », se désole-t-il.

*Les noms de Grégoire et Félix ont été changés pour préserver leur anonymat. 

Maxime Beauregard-Martin
Maxime Beauregard-Martin
Journaliste indépendant

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