Les ados, une cause perdue d’avance?

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Certains intervenants soutiennent que « plus les humains vieillissent, plus il est difficile de les changer ». Avec plus de 30 ans d’intervention communautaire auprès d’ados au Café Graffiti, cinq années de présence dans le Grand Nord auprès des communautés inuites en crise suicidaire, dix années auprès de personnes suicidaires et en crise existentielle, je suis parfaitement d’accord avec cette assertion.

Personnellement, j’ai toujours mis une limite à mon intervention. Si je n’ai pas amorcé une relation thérapeutique avec une personne avant l’âge de 40 ans, je n’ai pas le temps de lui offrir mes services. Ça va prendre trop de temps, trop d’énergie et donnant des résultats trop mitigés. Je n’ai que 24 heures par jour de disponible. Pendant 30 ans, j’ai décidé de les offrir en priorité aux adolescents et jeunes adultes.

Il est vrai que si nous pouvions intervenir auprès d’un potentiel agresseur dès son enfance, les résultats seraient magiques, rapides et économiques. Mais ce n’est pas une raison pour lâcher prise envers les adolescents.

La crise

Au contraire. La crise de l’adolescence est un instant privilégié d’intervention. Le mot crise vient du grec et veut dire changement. Que la crise vienne de cette transition entre l’enfance et le monde adulte, que ce soit une rupture amoureuse ou toute autre raison, la personne touchée n’a plus rien à perdre. Envisager un nouveau mode de vie, une nouvelle philosophie devient possible. Et c’est là que notre intervention peut se concevoir.

Nos outils d’intervention auprès d’un adolescent ne sont pas les mêmes qu’auprès des plus jeunes. Mais ils peuvent être très concrets et très efficaces. La personne en arrive à ne plus avoir le soutien de sa famille pour son logement, son alimentation, son train de vie… Elle fait face à la réalité de devoir trouver de l’argent pour gagner son autonomie. Vendre de la drogue, louer son corps, voler son voisin ou encore trouver un travail passionnant qui peut la stimuler et la nourrir font partie de ces choix.

Nous sommes à la croisée des chemins. Et le chemin qui sera emprunté pourrait demeurer permanent. Notre rôle est celui d’un facilitateur qui va ouvrir et présenter des portes pour que les décisions qui seront prises soient les plus saines et positives autant pour la personne concernée que pour son entourage.

C’est dans ce contexte que notre organisme d’intervention s’est spécialisé pendant 30 ans. Le jeune qui entre chez nous n’est pas un délinquant ou un problème à régler. C’est un être humain qui a des besoins à satisfaire. Et notre objectif est de lui offrir des choix de vie positifs et satisfaisants.

Les coûts

Mais combien tout ça peut coûter? Pour comparer une intervention réalisée auprès d’un enfant et celle avec un adolescent, définissons un ordre de grandeur des coûts que cela peut représenter. Intervenir auprès des enfants pourrait coûter 1000 $ par enfant pour une présence à temps partiel sur une période de deux ans. Pour intervenir auprès des adolescents, cela pourrait coûter 10 000 $ par ado et nécessiter une intervention constante et permanente, en moyenne sur une période de cinq ans. Nous allons devoir lui créer un milieu de vie dans lequel il se sentira sécurisé, où il se considérera chez lui. Nous devenons pour lui une famille sociale.

Les 1000 $ par enfant doivent venir d’une subvention. Aucun enfant de cinq ans n’a l’argent pour se payer cette intervention ou ne rapporte de l’argent pour couvrir les frais.

Pour nos jeunes adultes, 10 000 $ chacun, c’est un gros montant. Notre organisme n’a eu aucun financement pour remplir sa mission. Mais ça n’a rien coûté. C’est en les encadrant dans la réalisation de contrats que nous avons créé un emploi pour le jeune et financé le tout.

Formation en cours d’emploi

Une intervention concrète dans un contexte réel de travail. La motivation du jeune de demeurer dans le programme et de s’adapter provient des revenus qu’il peut bénéficier avec les contrats réalisés. Cela lui permet de monter un portefolio de son expérience et d’augmenter son employabilité. L’adolescence est une importante période de remise en question et de changement. Intervenir à ce stade de vie devient pertinent et permet d’atteindre des résultats des plus intéressants.

Bien que le montant soit plus élevé que l’intervention auprès des enfants, en fin de compte elle ne coûte rien et peut rapporter beaucoup. Et nous avons été indépendants des sautes d’humeur financières des gouvernements. On n’a jamais eu à attendre le feu vert des autres pour réaliser notre mission.

Impacts

Aujourd’hui, plusieurs de ces jeunes qui étaient à la croisée des chemins, sont des artistes reconnus et financés par le Conseil des Arts, des journalistes, des politiciens, des travailleurs de la construction, des employeurs créant d’autres emplois…

Mais au-delà de cela, la qualité de vie, autant de ce jeune que de la vôtre vient de changer. Un agresseur, un violeur peut facilement faire une centaine de victimes dans sa carrière de malfrat. Ne tenons pas compte des 100 000 $ par année qu’il pourrait coûter pour l’incarcérer ou encore des frais juridiques et policiers pour l’envoyer en prison… Si avec 10 000 $ utilisés à l’adolescence, 100 viols sont évités, cela veut dire que chaque viol évité ne coûte qu’un investissement de 100 $. Ce n’est vraiment pas cher payé pour éviter les souffrances et les traumatismes de ces agressions pour les victimes et leur milieu respectif. 

Si vous osez me dire que ça ne vaut pas la peine d’intervenir auprès des adolescents et des jeunes adultes, prêchez pour votre paroisse et faites vos demandes de subvention pour intervenir auprès des enfants. Mais de grâce, ne touchez pas à ma paroisse. Il semblerait que ce n’est pas votre domaine d’expertise.

J’accepterais de croire qu’intervenir auprès de jeunes adultes est futile la journée où nous aurons une société capable de fournir des parents tous 100 % aptes à leur mission parentale, que les gouvernements seront capables de financer et de fournir tous les services adaptés et spécialisés à la petite enfance, qu’aucun enfant ne soit maltraité, qu’ils mangent tous à leur faim et qu’ils soient entourés d’adultes aimants et responsables.


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Raymond Viger
Raymond Vigerhttps://raymondviger.wordpress.com/
Raymond Viger. Rédacteur en chef du magazine d'information et de sensibilisation Reflet de Société, édité par le groupe communautaire Le Journal de la Rue. Écrivain, journaliste et intervenant. raymondviger.wordpress.com www.refletdesociete.com www.cafegraffiti.net www.editionstnt.com www.survivre.social Courriel: raymondviger@hotmail.com

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