Au nord du 55e parallèle

-

J’ai voyagé durant cinq années dans le Grand Nord québécois, au tournant du millénaire, de 1995 à 2000. Un froid intense créant un air sec qui transperce le corps. Le vent balayait la neige à travers ce désert de neige. Il neigeait horizontalement. Blanc sur fond blanc ; même si tout était proche, on pouvait se perdre en tentant de passer d’une maison à l’autre. Avec des températures qui descendaient jusqu’à – 40 degrés, cela faisait contraste avec ce peuple joyeux et chaleureux.

Un texte de Raymond Viger – Dossier Autochtone

J’y suis allé pour deux raisons. Résorber une épidémie de suicides dans les communautés et former les travailleurs communautaires à devenir les prochains enseignants. Les Inuits apprennent par l’exemple et l’observation. Mon intervention terrain devenait un laboratoire vivant pour des personnes qui voulaient se donner la mort…

Les conditions de travail étaient particulières. Dans mon équipe de travail inuit, on comptait quatre personnes. Une jeune femme qui n’avait aucune expérience, mais qui souhaitait donner un coup de main. Une mère de famille endeuillée parce que sa fille s’était suicidée récemment. Une autre intervenante qui avait elle-même fait une tentative de suicide deux mois auparavant. Finalement, l’intervenante la plus expérimentée, connue dans toute la communauté, se faisait envahir par les demandes multiples. Quand les gens ne se sentaient pas bien, ils pouvaient aller cogner à sa porte à toute heure du jour et de la nuit pour trouver réconfort. Difficile de mettre ses limites dans une petite communauté où tout le monde se connaît.

Jamais, dans le Québec du Sud, on n’accepterait que ces gens interviennent auprès de personnes suicidaires, dans de telles conditions. Et pourtant, dans le Grand Nord, on fait du mieux que l’on peut avec les ressources disponibles. On se serre les coudes et on va de l’avant. Et malgré tout, lorsque l’équipe prend une pause, tout le monde rit et est joyeux.

Je ne parle pas inuktitut. J’ai dû intervenir auprès de personnes en détresse qui ne parlaient ni français, ni anglais. Une intervention qui se faisait en présence d’un interprète. Passons sur l’anonymat des confidences reçues. Avec cet intermédiaire, le rythme et la qualité de la relation diminuent d’autant plus. Le traducteur n’est pas formé au travail social et n’est pas habitué d’entendre la misère humaine. Il m’est arrivé de devoir travailler avec trois personnes différentes lors d’une même intervention qui avait duré moins d’une heure. Parce que, rapidement, l’intermédiaire devenait submergé par ses propres émotions, incapable de continuer son travail de traduction.

Résorber une épidémie de suicides, c’est aussi tenter de comprendre les causes qui ont induit cette situation. Et comme toute situation de crise, il n’y a pas une raison qui l’explique, mais un amalgame d’enjeux non résolus qui se sont accumulés au fil du temps. On pourrait écrire une encyclopédie sur toutes les aberrations que nous avons fait vivre au peuple inuit. Pour n’en nommer que quelques-unes :

  • Nous avons forcé la sédentarisation d’un peuple nomade;
  • L’école imposée par le gouvernement fédéral a tenté de faire disparaître la culture inuite, un génocide culturel organisé qui aura provoqué l’intervention au Canada de l’Organisation des Nations Unies ;
  • L’Église y a envoyé des prêtres pédophiles en « pénitence »;
  • Le Grand Nord a été une cachette pour des personnes qui fuyaient la justice ou les groupes criminalisés. Des gens qui ont apporté violence et toxicomanie au Nunavut ;
  • Pendant la Guerre froide, la Russie a tenté de s’approprier l’Arctique. Pour résister à cette attaque, le gouvernement fédéral a fait subir plusieurs déportations aux Inuits, séparant les familles et les dispersant à travers le territoire, en des lieux inappropriés, afin de démontrer que l’Arctique était habité par des « Canadiens ».

L’homme du Sud a mis son pied dans le Grand Nord. Il a voulu imposer sa façon de faire. Il est vite devenu le virus d’un peuple qui ne demande qu’à sourire à la vie. Un fléau pour lequel il n’existe pas vraiment de vaccin ou d’antidote. Et ces souffrances sont toujours d’actualité.

Je suis demeuré estomaqué de voir ces travailleurs communautaires, aux yeux pétillants, s’amuser entre deux interventions de crise. Ce n’est pas moi qui ai eu à passer au travers de toutes ces injustices. J’en demeure cependant bouleversé. Gêné de faire partie du peuple « agresseur » qui a abusé de la nation inuite et tenté de la faire disparaître. J’aurais souvent voulu « péter ma coche » pour me rebeller contre les autorités et essayer de tout changer. Est-ce que la résilience de ce peuple passe par la maîtrise de la Prière de la Sérénité ?

Accordez-moi le courage de changer les choses que je peux changer,

La sérénité d’accepter celles que je ne peux changer

Et la sagesse d’en connaître la différence.

Rédigée par le théologien américain Reinhold Niebuhr au cours des années 1930, la Prière de la Sérénité a été utilisée par les Alcooliques Anonymes ainsi que d’autres fraternités d’entraide, de centres de thérapie et de croissance personnelle. Aujourd’hui, elle me fait penser aux communautés inuites, aux habitants qui survivent au nord du 55e parallèle.

Raymond Viger
Raymond Vigerhttps://raymondviger.wordpress.com/
Raymond Viger. Rédacteur en chef du magazine d'information et de sensibilisation Reflet de Société, édité par le groupe communautaire Le Journal de la Rue. Écrivain, journaliste et intervenant. raymondviger.wordpress.com www.refletdesociete.com www.cafegraffiti.net www.editionstnt.com www.survivre.social Courriel: raymondviger@hotmail.com

Articles Liés

Coup d'œil

spot_img

En vidéo

La consommation de porno chez les hommes

Nous Suivre

1,007FansJ'aime
475SuiveursSuivre
6,919SuiveursSuivre

Abonnez-vous à l’infolettre