Parole de jeunes rappeurs

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Ne cherchez pas les références à la glorification matérielle dans les textes de Calamine. La jeune femme de 29 ans rafraîchit les thèmes ambiants du rap québécois mainstream avec son discours féministe et anticapitaliste. « C’est le boys club », pousse-t-elle dans la chanson Mona Lise, dans laquelle elle affirme fièrement son identité queer.

Dans ses vidéoclips, exit les gros plans sur les liasses de billets de banque. Se trémousser sous les ailes de son jet privé? Très peu pour elle. L’artiste originaire de Cap-Rouge, en banlieue de Québec, braque plutôt sa lentille sur les balcons d’Hochelaga-Maisonneuve, quartier où elle a pris racine depuis son arrivée à Montréal. Issue du milieu des arts visuels, Calamine se moque au passage de l’esthétique bling-bling, avec ses tricots aux teintes de rose et ses manteaux de fourrure synthétique.

L’ascension de l’artiste dans le paysage musical québécois a été fulgurante. Nommée révélation de l’année 2021-2022 par Radio-Canada, elle s’est aussi hissée jusqu’en finale de la dernière édition du concours les Francouvertes au printemps dernier. Plus ouvert à la différence, donc, le rap québécois? Pas nécessairement, selon Julie Gagnon, qui garde les deux pieds sur terre. L’artiste est la première à percevoir dans son succès musical la transposition du système de privilèges qui régissent notre société.

« La première année où je commence à faire du rap, j’entre par la grande porte à Radio-Canada, alors qu’il y a, par exemple, des artistes noirs qui font de la bonne musique depuis dix ans et qu’on a mis une dizaine d’années avant d’intégrer, résume-t-elle. Moi, si j’étais à leur place, je serais en criss. Parce que je pense encore qu’il est mieux vu qu’une personne blanche parle de féminisme plutôt qu’une personne noire parle de racisme. »

Joujou populaire

« Le rap, c’est devenu le nouveau jouet préféré de tout le monde », lance le rappeur Raccoon. Alors que certains artistes pop, comme Laurence Nerbonne, ont assumé fièrement leur influence hip-hop dans les dernières années, la plateforme d’écoute en continu Spotify a confirmé l’engouement populaire pour le genre. Sa liste des chansons les plus écoutées dans la province en 2020 est dominée par l’extrait Ciel de Fouki, talonné par les Loud et Koriass. Même la chaîne Télé-Québec s’est invitée dans la danse, en diffusant la compétition de La fin des faibles, dans laquelle Raccoon s’est hissé jusqu’en finale. Autant de facteurs qui témoignent, selon l’artiste de 24 ans, d’une forme d’embourgeoisement du rap.

« Le rap a commencé dans les partys dans le Bronx, rappelle-t-il. Ça vient de la rue, du bas, du bottom. Le processus d’embourgeoisement s’est amorcé avec l’arrivée des grands majors, aux États-Unis, qui ont voulu faire de l’argent avec les artistes. Maintenant que c’est devenu populaire, il y a une volonté de rendre le rap accessible à tous. Qu’on en pense du bien ou du mal, c’est inévitable ».

Le rap a en effet conquis sa part du lion de l’espace médiatique québécois, au risque d’édulcorer toute la portée politique qui émanait du mouvement hip-hop à l’origine. « Récemment, j’ai lu un essai qui soulignait le fait que l’un des premiers rappeurs qu’on ait invités à Tout le monde en parle au Québec, c’était Loud », relève Calamine, faisant référence à son passage sur ce plateau en 2018. Sur le site web de l’émission, on pouvait d’ailleurs lire cette vignette de présentation : « Longtemps dans la marge au Québec, la musique rap tend à vouloir sortir de sa confidentialité, et Loud est l’un de ceux qui arrivent à la faire résonner plus fort. » 

« Mais il y arrive, justement, parce que le rap est devenu confortable pour les boomers, parce qu’on a eu affaire à un gars blanc qui parle de thèmes qu’on comprend, c’est-à-dire la célébration des privilèges et de l’argent, tranche Calamine. Un beau garçon bien habillé qui dit qu’il est bon, c’est super digeste, mais ça vient complètement casser le côté revendicateur. Pour moi, le rap devrait être une manière de nommer les injustices de notre existence. »

Son premier album rap Boulette proof a été écrit en partie durant la pandémie, alors qu’elle n’avait « pas une cenne ». Calamine arrive maintenant à vivre de sa musique. Mais hors de question d’applaudir son succès dans ses futures chansons. « C’est juste boring (ennuyant) que ce soit rendu ça. » Mais elle nuance aussitôt son propos. « Quand c’est une personne issue d’une classe socio-économique pauvre, ça devient tout d’un coup politique de parler d’argent. »

Gentrification du rap

Si Raccoon salue la démarche de Calamine et de son discours féministe, il se montre toutefois réticent à parler d’un avancement du rap au Québec. « Les gens choisissent ce qu’ils veulent montrer, explique-t-il. Les décideurs de l’industrie, ils vont vouloir exposer des personnes queer ou des personnes de la diversité qui incarnent surtout un aspect positif du monde. Mais ils vont négliger toute une partie de la culture rap en ignorant, par exemple, les chanteurs qui ont un casier judiciaire ou un passé criminel, » relève celui qui travaille aussi comme intervenant social. À l’exception, note-t-il, d’un Souldia – incarcéré trois ans pour possession d’arme à feu prohibée – qui a siégé comme juge aux côtés de Sarahmée et Koriass à la diffusion de La fin des faibles.

Mais la rareté de ces exemples témoigne, selon Raccoon, d’une mauvaise compréhension de la culture du rap. « Ce n’est pas tout rose, tout beau. Et c’est difficile à accepter parce que c’est rare que l’on consomme un style musical qui ne vient pas de l’élite. Ça vient du peuple, et du bas du peuple. On ne veut pas entendre parler du rapper qui ne se sent pas bien parce qu’il a vendu du crack à une femme enceinte, même si le message contient une fibre artistique. »

Force est d’admettre que les artistes de rap qui abordent ces enjeux mobilisent les internautes. Les clips de 5sang14, Tizzo ou Enima obtiennent des millions de visionnements sur les plateformes comme YouTube. Pour certains mélomanes, écouter ce genre de musique équivaudrait à cautionner une forme de violence. Mais pour Raccoon, refuser délibérément d’entendre ces histoires plus sombres – qui découlent des difficultés socio-économiques largement vécues par les communautés culturelles – constitue un aveu de discrimination systémique. « Tendre l’oreille à ces artistes-là ne pourrait qu’améliorer les choses », conclut-il.

La naissance d’une culture

Le mouvement hip-hop prend naissance dans le Bronx, quartier de New York déserté par les gens aisés partis s’établir en banlieue au détour des années 70. Des ilots de pauvreté se forment, affligeant les populations essentiellement afro-américaines, portoricaines et caribéennes. 

Inspirée de la tradition jamaïcaine des bals en plein air, Cindy Ovel organise, le 11 août 1973, la toute première fête de quartier au 1520 Sedgwick Avenue. Derrière sa table tournante, son frère, le DJ Kool Herc, révolutionne le monde de la musique en prolongeant les portions rythmiques de ses disques platine…simplement pour faire danser les gens le plus longtemps possible. 

Au fil de ces rassemblements, appelés block parties, la danse hip-hop se déploie alors que les graffiteurs s’approprient les surfaces du quartier au moyen de leurs bombes aérosol pour y laisser leurs messages, souvent revendicateurs. Les maîtres de cérémonie rythment leurs interventions avec des rimes scandées sur fond d’échantillons musicaux, faisant naître le rap. Le style servira de médium aux artistes pour raconter la pauvreté des quartiers urbains.

Maxime Beauregard-Martin
Maxime Beauregard-Martin
Journaliste indépendant

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