Prostitution juvénile : cibler les agresseurs

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Monsieur Tout-le-Monde : c’est lui, le client des prostituées mineures. Et les clients de ce type sont nombreux à chercher de la chair fraîche, ce qui fait de cette activité un commerce florissant. C’était ce que nous balançait en plein visage le documentaire Trafic à l’automne 2019. Comment autant d’hommes peuvent-ils participer à l’exploitation sexuelle de mineures? Que faire, comme société, pour arrêter ces délinquants sexuels et éviter qu’ils ne récidivent? Encore plus important : comment arrêter la prolifération de tous ces agresseurs ?

« Délinquants sexuels. » « Agresseurs. » Ces mots sont de Jonathan James, professeur de psychologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), spécialisé dans l’évaluation et le traitement des délinquants sexuels. Il réalise, à l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel, des suivis psychologiques auprès de patients qui sont passés à l’acte, ou qui ont peur de passer à l’acte. 

« Acheter des services sexuels est illégal, donc les hommes reconnus coupables de ce délit sont des délinquants sexuels et lorsque les victimes sont mineures, ce sont des agresseurs sexuels d’enfants », explique-t-il. Pourtant, très peu d’hommes qui achètent des services sexuels de jeunes filles se considèrent comme tels. 

Tout de même, Trafic et le téléroman Fugueuse ont aidé à sensibiliser la population québécoise à cette réalité. Depuis leur diffusion, l’équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme (EILP), qui allie les forces de la Sûreté du Québec et du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), a d’ailleurs constaté une augmentation des dénonciations. Si, en 2018, elle a traité environ 300 dossiers de proxénétisme, dont 42% impliquaient des victimes mineures, ce nombre est passé à 381 en 2020 avec environ la même proportion de victimes âgées de moins de 18 ans. 

Responsabilité partagée

« Depuis sa création en 2017, l’EILP a réalisé 13 opérations contre les clients-agresseurs, qui ont permis l’arrestation de 86 personnes. On est en mesure de faire avancer nos dossiers avec les effectifs en place, mais c’est certain que si on en avait plus, on serait capable de faire plus », affirme Sylvain Dumouchel, commandant de l’EILP et de la section exploitation sexuelle du SPVM. 

En décembre dernier, la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs a fait plusieurs recommandations, dont l’augmentation des ressources policières consacrées à ce fléau. Mais, avec une demande extrêmement forte pour des services sexuels de mineurs, n’est-ce pas l’équivalent de donner des coups d’épée dans l’eau? 

« Jamais, parce que pour chaque dossier, il y a une victime qu’on aide à se sortir de l’enfer, indique M. Dumouchel. Et il ne faut pas oublier que chaque client ou chaque proxénète qu’on arrête est possiblement lié à d’autres victimes qui n’auraient peut-être jamais dénoncé les agressions subies. Alors, il faut dénoncer. »

Toutefois, ce n’est pas que la police qui a la responsabilité d’agir. « Chaque acteur, qu’il soit policier, institutionnel ou communautaire, a un rôle hyper important à jouer et il faut unir nos forces pour lutter contre l’exploitation sexuelle des mineures. Il y a d’excellents programmes qui ont été mis en place et il ne faut pas hésiter à les bonifier », insiste le commandant.

Prostitution juvénile : cibler les agresseurs

Distorsions cognitives

Pour éviter la récidive, la Commission suggère de rendre disponibles aux clients-agresseurs et aux proxénètes des programmes de réhabilitation. De quoi ce traitement a-t-il l’air? « Il s’adapte au profil de l’agresseur d’enfant », souligne Jonathan James. 

Il n’existe pas d’informations spécifiques sur les hommes qui ont recours à la prostitution juvénile. « Mais, on en a sur les hommes qui agressent sexuellement des enfants et qui sollicitent des mineurs sur internet en vue d’avoir des contacts sexuels, affirme Jonathan James. Ces hommes ont certaines distorsions cognitives qu’on devrait retrouver aussi chez ceux qui vont voir des prostituées mineures. »

Le psychologue explique que beaucoup de délinquants sexuels pensent que ces mineures sont libres de donner leur consentement, de vivre leur sexualité comme elles le veulent. Plusieurs ne pensent pas que leurs comportements sexuels vont causer de tort aux victimes ou, tout simplement, ils se justifient en croyant que leurs besoins sexuels sont incontrôlables. 

Traiter les agresseurs

Le traitement vise à diminuer l’influence des facteurs qui poussent l’individu à commettre une agression sexuelle. Par exemple, quelqu’un qui manque d’empathie doit prendre conscience de l’impact de son comportement sur le développement psychosocial de sa victime. 

« Souvent, cela les amène à ressentir de la culpabilité, et au final, de l’empathie, affirme M. James. Ces individus voyaient leur responsabilité de façon diffuse parce que, par exemple, ils étaient passés par un intermédiaire. Mais, au bout du compte, ils sont responsables d’avoir agressé un enfant. »

Le psychologue doit déterminer si l’individu a des intérêts sexuels déviants et si oui, il va essayer de l’amener vers des choses moins extrêmes. Il va aussi chercher à en connaître les causes. « S’il se tourne vers les enfants, c’est peut-être parce qu’il n’est pas à l’aise avec les adultes, alors il faut travailler ses habiletés sociales, son estime de lui, explique-t-il. S’il commet des agressions sexuelles lorsqu’il est en colère, il faut travailler sur sa gestion de la colère. »

Il est aussi possible de travailler à partir des forces de l’individu pour venir combler son déficit, afin de l’amener à comprendre sa place dans la communauté. « Mais, pour que cela fonctionne, il faut s’assurer que ses besoins relationnels, émotionnels et sexuels soient comblés. »

Les thérapies pour traiter les délinquants sexuels donnent des résultats. « Les individus qui ont commis des agressions sexuelles ont un taux de récidive d’environ 13 %, cinq ans après avoir réintégré la communauté, affirme Jonathan James. Mais, lorsqu’on regarde seulement ceux qui ont été traités, on coupe ce pourcentage de moitié. »

Prostitution juvénile : cibler les agresseurs

Mieux éduquer 

Si on peut traiter les agresseurs, on peut aussi intervenir en amont pour éviter qu’ils ne le deviennent. « Le point de départ de Trafic, c’était un proxénète qui m’avait dit combien le client aime ça jeune, raconte la réalisatrice, Catherine Proulx. Il veut de la chair fraîche pour assouvir ses désirs, point. Ce n’est plus un être humain qui est devant lui. C’est un objet sexuel qui ne sert qu’à ça. Je pense que l’essentiel, c’est de ramener le fait que ces filles sont des êtres humains, pas des objets. »

Bien sûr, les cours d’éducation sexuelle ont un rôle à jouer. La Commission conseille la création de contenu, destiné aux élèves du primaire et du secondaire, sur le risque d’exploitation sexuelle des personnes mineures. « C’est bien, mais au-delà de la prostitution, il est primordial d’éduquer les jeunes sur les questions de consentement, d’estime de soi, de rapports sexuels égalitaires, de relations saines, croit Mme Proulx. Je trouve aberrant qu’on demande aux enseignants réguliers de parler de ces éléments complexes et crus avec les jeunes, comme c’est le cas actuellement. Ça prend des gens formés pour le faire. »

La réalisatrice rêve aussi d’une grande campagne de sensibilisation, un peu comme on en a vu contre l’alcool au volant. « Le client se déresponsabilise. On lui offre un service pour répondre à ses fantasmes et il ne se pose pas de questions. Le client, il ne veut pas se faire pogner par la police. Le client ne veut pas se faire battre par un proxénète, mais il ne se soucie même pas de la fille. On aimerait ça qu’il pense à la fille. »

Martine Letarte
Martine Letarte
Journaliste indépendante

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