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Réintégrer la société, une course à obstacles

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Les prisonniers qui se retrouvent libres souffrent d’ivresse mentale, moi le premier. J’avais la certitude qu’enfin les choses se dérouleraient comme moi je l’entendais. À ma manière et au moment où moi je le déciderais.

Un texte de Jean-Pierre Bellemare, ex-tôlard – Dossier Chronique d’un prisionnier


Portant fièrement cette nouvelle liberté, je commençais par me trouver une compagne. Premier constat, ce désir de conquête fut loin d’être aussi facile et rapide, loin de là. Qui sait, le fait d’être affamé, trop entreprenant et surtout expéditif repoussait toutes ces jolies fleurs au parfum enivrant.

Emploi au rabais

Ce fut la première de plusieurs désillusions à ma sortie. La recherche de travail s’avéra tout aussi difficile.

Avoir passé plus de la moitié de sa vie au pénitencier est loin d’augmenter votre charisme auprès d’un employeur. J’ai compris qu’il fallait se maquiller un peu pour intégrer le marché du travail. Seuls les emplois au salaire minimum que personne ne veut ou presque s’ouvrent à nous.

Là encore, j’ai dû rabaisser mes idées de grandeur, j’ai dû passer par une agence qui ferma les yeux sur mon passé (contre un pourcentage de mes gains). Je me suis retrouvé comme accrocheur dans une entreprise de fabrication d’étagères. Comme d’autres d’entreprises qui paient un moindre salaire, elles exigent le maximum d’effort. Et j’y ai sacrifié une partie de mes articulations. Un goût amer me monte dans la gorge, car les travailleurs les moins nantis, les plus démunis se retrouvent souvent à être les plus exploités physiquement et psychologiquement.

Triste réalité

Parce que je venais d’être libéré et que j’avais le désir sincère de sortir de ce cercle vicieux, je trouvais totalement injuste d’être traité de la sorte. Chaque difficulté que je rencontrais sapait mon travail de réussite.

Ces efforts exigés sur une base quotidienne me tuaient à petit feu. Ayant suivi une formation approfondie sur l’art de la paresse au pénitencier, où les excès de zèle pour un bon travail sont fortement déconseillés, les chances n’étaient pas de mon côté. Puis, une prise de conscience m’a permis de comprendre que d’autres travailleurs en arrachaient autant que moi… et n’étaient pas des criminels. Pourtant, ils étaient traités exactement de la même manière qu’un ex-bagnard. Plein de gens autour de moi étaient aussi célibataires ou cassés comme des clous et angoissés par le futur loyer ou la facture du téléphone, et pourtant n’avaient rien fait contre la société.

Mais je me victimisais et focalisais uniquement sur mon nombril. Moi, moi et moi. Difficile de briser ce carcan. Le temps passé derrière les barreaux nous infantilise et nous rend dépendants. Puis, la fréquentation des confréries anonymes est devenue mon pilier contre la récidive. Entendre ces histoires de réussite, de sacrifices et d’efforts constants pour s’en sortir fut la meilleure médecine.

Liberté à partager

La liberté n’est jamais acquise et elle doit être partagée avec un entourage pas toujours conciliant. Puis, ça prend beaucoup de temps pour se déprogrammer des idées vicieuses qui nous hantent. Quand chaque obstacle nous donne l’envie d’abandonner, il faut absolument garder confiance en la vie. Pour plusieurs d’entre nous, le sentiment d’être injustement traité nous amène à commettre toutes les cochonneries possibles. Moi, j’apprends encore à jouir de ces petits moments de plaisirs, de tendresse et d’amour qui croisent mon chemin.

Mais il reste des milliers d’ajustements à faire. L’accès à un permis de conduire, l’acquisition d’un véhicule, la compréhension de la signalisation routière. La location d’un appartement et sa gestion, l’ouverture d’un compte en banque… Tout ça sans oublier les voleurs, les fraudeurs, les tickets.

Ce qui compte lorsque vient le temps de réintégrer la société avec ses règles à n’en plus finir est de comprendre qu’il n’y aura pas de facilitateur pour vous. Que ceux qui n’ont rien fait de criminel en arrachent autant, sinon plus. Et qu’il y aura toujours des gens qui condamneront ce que vous êtes ou avez été. Tout comme plusieurs prisonniers condamnent sans essayer de comprendre les citoyens pour leur «aplaventrisme» devant les règles.

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