Ressourcement au pays du Peuple du soleil levant

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Sur les flancs du mont Ham, depuis des temps immémoriaux, les oiseaux saluent de leur chant l’aurore pendant que les cailloux silencieux s’imprègnent du temps qui passe. Gardiens de la mémoire, rocs et pierres de toutes tailles – appelés grands-pères chez les Abénakis – sont les témoins de l’Histoire. 

« Les grands-pères sont les plus vieux de la création. Leur mémoire est immense. À l’occasion, les pierres aiment qu’on les déplace afin qu’elles puissent découvrir d’autres horizons », raconte Mathieu O’bomsawin, coordonnateur de projet au Grand Conseil de la Nation Waban-Aki. Le jeune homme est l’un des instigateurs du nouveau programme de ressourcement qui sera offert prochainement aux résidents de Wôlinak et d’Odanak, les deux seules communautés abénakises de la province, situées dans la région du Centre-du-Québec.

Ressourcement au pays du Peuple du soleil levant
Le programme de ressourcement en territoire abénakis a été mis à l’essai au mont Ham en juin dernier.

En juin dernier, une douzaine d’intervenants, éducateurs et spécialistes sont partis pendant deux jours dans cette montagne d’Estrie, au cœur du territoire ancestral abénakis (terme francisé de Waban-Aki), pour tester ce séjour thérapeutique en nature. La plupart d’entre eux travaillent ensemble dans ces deux communautés. Se prêtant au jeu, ils ont plongé dans cette expérience au pays du Peuple du soleil levant (Waban signifie « lumière blanche ou « aube » et Aki, « Terre »), accueillant pleinement les effets imprévisibles et transformationnels d’une telle démarche. 

Ressourcement au pays du Peuple du soleil levant
La montée du mont Ham fait partie du programme de ressourcement.
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La montée du mont Ham fait partie du programme de ressourcement.

Intervention en nature

Pour élaborer les activités au mont Ham, le Grand Conseil de la Nation Waban-Aki a demandé l’aide du Grand Chemin, un organisme – non autochtone – spécialisé en intervention auprès d’adolescents souffrant de toxicomanie ou de cyberdépendance. Cet organisme a développé une expertise dans l’intervention en contexte de nature et d’aventure (INA). 

L’INA est fondée sur le principe qu’il soit possible de favoriser des changements de comportement chez une personne par le biais d’activités d’aventure en milieu naturel, au sein d’un groupe. « C’est basé sur le bon vieux postulat disant que ”jouer dehors, c’est bon”, mais avec des explications scientifiques et des retombées claires », explique Jessica Bourbonnière, spécialiste de l’INA au Grand Chemin, qui était aussi du voyage.

Un des bénéfices importants de ces expériences est l’approfondissement de la connaissance de soi, une clé essentielle menant au bien-être global d’une personne.

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Kim monte à son rythme, accompagnée de Jessica.
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Kim savoure sa victoire au sommet.

Wigodi en quatre temps

Intégrant une dimension culturelle aux principes de l’INA, les Abénakis ont créé le programme Wigodi – qui signifie campement – destiné aux personnes en difficulté qui font une demande d’aide au Grand Conseil ou encore au centre de santé de leur communauté.

Chez certains Abénakis, le sentiment de perte culturelle entraîne souvent un manque de connaissance de soi qui a des répercussions néfastes dans toutes les sphères de leur vie, estiment les initiateurs de l’entreprise. Pour contrer ce phénomène, Wigodi valorise le transfert de connaissances traditionnelles en promouvant notamment les enseignements de la roue de médecine. Celle-ci propose un équilibre holistique entre les dimensions physique, émotionnelle, mentale et spirituelle de l’être humain.

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Des participants ont décoré des pierres aux couleurs de la roue de médecine et les ont déposées dans le sentier abénakis au mont Ham.

Selon les enseignements de la roue, l’univers entier se décline en quatre temps : quatre saisons, quatre herbes sacrées, quatre points cardinaux, quatre couleurs, quatre éléments. Ainsi, l’immersion dans la nature permet à chaque individu de se laisser porter par ce rythme sacré. Le bruissement des feuilles, le silence des rochers, la prestance des arbres deviennent autant de guides vers une plus grande lucidité. 

La moitié des participants du groupe sont Abénakis. Certains d’entre eux ont grandi à l’extérieur des communautés abénakises, mais sont retournés y vivre à l’âge adulte. « Mon désir de renouer avec ma culture, c’est le moteur le plus puissant de ma vie en ce moment », explique l’agente de développement Kim Arseneault, emballée de vivre cette expérience.

Une démarche douce-amère

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Awdowinno veille sur le territoire ancestral des Abénakis.

Une telle démarche peut venir avec son lot de souffrance puisque, souvent, l’identité culturelle est associée à des blessures du passé. Chacun doit y aller à son rythme. Cette notion est prise en compte par l’équipe d’animateurs. « Certains jeunes savent combien leurs parents ont souffert parce qu’ils étaient Abénakis et ils ne veulent rien savoir de leur culture », explique la travailleuse de milieu Sonia Fiset qui, elle aussi, a effectué un retour aux sources à l’âge adulte. 

 « De mon vivant, je n’aurai jamais assez de temps pour me réapproprier ma culture, dit-elle, en décorant délicatement de petites pierres. Pas question pour elle de s’aventurer trop loin sur le Ndakina (« notre territoire », en abénakis). S’enfoncer dans la forêt la déstabilise. Artiste, elle trouve du réconfort à peindre avec les couleurs de la roue de médecine : le jaune, le rouge, le noir et le blanc. Plusieurs suivront son exemple pendant ces deux jours loin de la civilisation.

Des tentes et des tipis

La culture abénakise est mise à l’honneur au Parc régional du mont-Ham. On y trouve, entre autres, un petit musée, un sentier d’interprétation, un parcours interactif et une impressionnante statue. 

Fraîchement débarqué de l’autobus, le groupe s’installe dans les tentes de prospecteurs et tipis érigés au pied de la montagne. Ensuite, assis autour du feu, chacun s’exprime sur ses attentes et sentiments devant l’aventure qui s’amorce. « C’est quand même impressionnant d’imaginer que tout ce territoire nous appartenait », dit l’organisateur communautaire Mathieu Laforce. 

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La montée du mont Ham fait partie du programme de ressourcement.

Après avoir entendu la légende des grands-pères, plusieurs enfouissent des cailloux dans leurs poches. Ils iront les porter au sommet, là où se dresse Awdowinno (« guerrier », en abénakis). Fait de pierre, d’acier et d’aluminium, il trône sur la montagne, dirigeant dignement son regard et sa main vers Odanak et Wôlinak. À 713 mètres d’altitude, Awdowinno veille sur une grande partie du territoire ancestral qui, délimité au nord par le fleuve Saint-Laurent, s’étendait jadis au-delà de la frontière américaine au sud et, d’est en ouest, entre la rivière Richelieu et la région de Montmagny.

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Des participants décorent des pierres avec les couleurs de la roue de médecine.
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Le feu invite à l’introspection et à la confidence.

Dépassement de soi

Parce que l’effort physique favorise une prise de conscience à travers le prisme du corps, l’ascension du mont Ham est à l’ordre du jour : 2,1 km jusqu’au sommet dans une piste abrupte. Il s’agit d’un défi de taille même pour les randonneurs aguerris du groupe, qui la prennent d’assaut avec entrain. 

Portée par une grande force intérieure, Kim Arseneault, elle, s’engage dans le sentier escarpé comme dans un pèlerinage. Son corps à bout de force lui fait comprendre rapidement que la montée sera ardue. Mais elle continue, lentement, à son rythme. Le groupe, telle une formation d’outardes, s’assure qu’elle n’est jamais laissée à elle-même. Les plus rapides prennent des pauses pour que les rangs se resserrent et chacun se relaie pour la soutenir dans son périple.

Au bout de deux heures, Kim arrive enfin au sommet. Son sommet. Elle regarde le territoire qui se déploie jusqu’aux confins de l’horizon et reste là, souriante, pour savourer sa victoire. Les autres continuent vers Awdowinno, qui surplombe le paysage un peu plus loin. « Il est beaucoup plus petit que je pensais! » lance Mathieu en se mesurant à lui. Dans la charpente métallique de la statue, chacun dépose la pierre qu’il a apportée du bas de la montagne. 

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Tout le monde est heureux de faire la connaissance du guerrier au sommet.
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Le programme de ressourcement en territoire abénakis a été mis à l’essai au mont Ham en juin dernier.

Autour du feu

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Gabriel travaille le bois en silence près du feu.

Le deuxième jour, le groupe progresse dans la roue, explorant les dimensions émotionnelles, mentales et spirituelles. Depuis le début, le feu n’a jamais cessé de brûler, jour et nuit. Les flammes invitent à la confidence. « Hier, dans la montagne, vous me voyiez en arrière, traînant de la patte, mais je vous assure, pour moi, j’étais en avant! Je me sentais tellement fière et accomplie, raconte Kim. Je veux garder ce moment bien vivant en moi afin de pouvoir y repenser pendant les moments difficiles. »

« J’ai vu un arbre qui me faisait penser à moi, lance Mathieu O’bomsawin. Il a poussé un peu tout croche, mais il a fini droit. Un peu comme quelqu’un qui en arrache et qui bifurque hors du droit chemin. Ça peut nous amener dans des endroits vraiment sombres. Mais l’arbre s’est ramené de lui-même. L’arbre va se tordre, mais continuer à grandir. Il représente bien le cycle de la vie. »

Pour sa part, Gabriel Bordeleau Landry, Abénakis de Wôlinak et intervenant en prévention des dépendances, a parlé à la pierre qu’il a transportée jusqu’au sommet. « ”Tu ne t’attendais pas à monter si haut!”, que je lui ai dit. Une pierre, d’habitude, ça descend! Ça m’a fait penser aux gens que j’accompagne. Ils remontent, mais ils ne s’y attendaient pas. Ça les surprend! Je les aide là-dedans et c’est ça que j’aime faire dans la vie. »

Les organisateurs espèrent que le programme de ressourcement sera offert à la population abénakise avant l’automne 2021.

Marie-Claude Simard
Marie-Claude Simard
Journaliste indépendante

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