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Une police à échelle humaine

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Le policier doit se détacher de son rôle de combattant du crime et se rapprocher de ses citoyens. C’est du moins ce que croit le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) qui, depuis plusieurs mois, travaille à implanter une approche plus humaine dans son fonctionnement. De nouvelles équipes d’intervention ont été créées. La plus récente est l’Équipe de soutien en intervention psychosociale (ÉSIP), qui mise sur le dialogue et les alternatives à la judiciarisation.

Les chiffres démontrent clairement une nouvelle réalité policière sur le territoire du SPAL, lequel a répondu en 2019 à quelque 88 000 appels faits au 911. De ces interventions, 70% n’étaient pas reliées à des infractions criminelles. Ainsi, dans quelque 61 600 interventions, les patrouilleurs ont répondu à des appels relatifs à la détresse humaine plutôt qu’à l’activité criminelle.

« L’année 2019, sans aucun doute, en aura été une de transition vers la police de demain », écrit le directeur du SPAL Fady Dagher dans le dernier rapport d’activités de l’organisation. Le chef Dagher milite depuis 2018 pour un changement de culture profond au sein de son organisation de quelque 1000 employés, dont 600 policiers. Avec sa nouvelle philosophie de « police de concertation », il veut sensibiliser son personnel aux réalités humaines et mieux servir la population. Il veut mettre sur pied « une police qui accompagne et agit avec les citoyens et les communautés. »

Duo empathique

Lancée le 28 septembre 2020, l’ÉSIP – une équipe formée d’une policière et d’une psychoéducatrice  – travaille avec les policiers qui répondent aux appels d’urgence.  Les deux femmes prennent la relève des patrouilleurs une fois que les lieux sont sécurisés. L’ÉSIP reste plus longtemps que les patrouilleurs ne peuvent le faire et procède à une analyse approfondie de la situation.

Qui est la personne devant nous et de quoi semble-t-elle souffrir? De quoi a-t-elle besoin? Comment pouvons-nous l’outiller pour résoudre son problème? Quelles sont les meilleures ressources pour l’aider? Telles sont les questions auxquelles l’ÉSIP tente de répondre en discutant avec la personne concernée. Le duo décide avec elle des actions les mieux adaptées à ses besoins. Et avant de partir, l’équipe s’assure que le mécanisme d’aide est enclenché et qu’un organisme prendra le relais auprès de la personne.

Sept jours sur sept, de 13h à 21h, une ÉSIP est active sur le terrain. En tout, deux policières et deux psychoéducatrices sont affectées à ce projet. Elles forment deux duos qui travaillent en alternance une semaine sur deux. Pour l’instant, une équipe par jour suffit à la demande, mais le SPAL prévoit que bientôt, l’ÉSIP sera débordée.

Une police à échelle humaine
La policière du SPAL Marie-Christine Beaudin et la psychoéducatrice du CISSS de la Montérégie-Est Vicky Mégré forment l’Équipe de soutien en intervention de crise (ÉSIP). Crédit photo : Marie-Claude Simard

Ressources contactées

« C’est un projet dans lequel je crois. C’est pour ça que j’ai soumis ma candidature pour travailler dans cette équipe-là », explique Vicky Mégré, psychoéducatrice à L’Accès. Ce centre de crise géré par le CISSS de la Montérégie-Est offre, entre autres, des services d’aide en santé mentale aux personnes perturbées et, souvent, suicidaires. 

« Il y a des situations pour répondre auxquelles les policiers ne sont pas outillés. Ils ne savent pas trop quoi faire, dit-elle. Donc, avoir une intervenante psychosociale avec eux, c’est vraiment aidant. En plus, les personnes en détresse rencontrent immédiatement une spécialiste. Avant, les policiers les référaient au CLSC ou leur donnaient un numéro de téléphone. Il n’y avait pas nécessairement de suite. »

L’ÉSIP ne fait pas de suivi non plus, mais elle s’assure que les ressources ont été contactées avant de quitter les lieux. C’est aux organismes d’aide qu’incombent principalement les suivis et la prévention auprès des personnes vulnérables, et non au SPAL. 

Mme Mégré travaille depuis huit ans dans des centres de crise. Elle constate qu’être sur le terrain avec les policiers lui permet de rejoindre beaucoup plus de gens et de mieux cibler leurs besoins. « C’est bon pour mon analyse de la situation, car je vois vraiment comment ils vivent, comment ils s’organisent chez eux. »

911, connu de tous

Beaucoup de personnes vulnérables ou en crise appellent le 911 tout simplement parce que c’est un numéro facile à retenir ou encore, parce qu’elles ne connaissent pas les ressources disponibles. « Ce n’est pas toujours évident de savoir où appeler, de faire les premiers pas, de s’ouvrir au téléphone à quelqu’un qu’on ne voit pas. En travaillant sur le terrain avec les policiers, on a accès à des gens qu’on n’aurait sûrement pas eus dans nos services autrement. »

La création de l’ÉSIP provient d‘abord d’une demande du SPAL, qui s’est bien rendu compte que le travail des patrouilleurs avait changé. Par ailleurs, une fois que l’ÉSIP prend le relais sur un appel, les patrouilleurs peuvent retourner à leur tâche plus traditionnelle : assurer la sécurité publique.

« L’autre jour, une personne a appelé le 911, car elle venait de recevoir une lettre de son propriétaire qui voulait l’expulser, explique Vicky Mégré. Elle était paniquée. Dans ce cas-là, au niveau policier, il n’y a rien à faire. La personne a besoin d’être orientée pour obtenir des services en santé mentale ou connaître ses recours, ses droits et les démarches à entamer pour régler son problème. »

La policière et la psychoéducatrice de l’ÉSIP passent en moyenne une heure avec la personne en crise et la réfèrent directement à la bonne équipe traitante ou au bon service d’aide. En plus de faire appel aux services du CISSS, elles travaillent en étroite collaboration avec les organismes communautaires. 

Une police à échelle humaine

La policière du SPAL Marie-Christine Beaudin et la psychoéducatrice du CISSS de la Montérégie-Est Vicky Mégré. Crédit photo : Marie-Claude Simard

Moins d’hospitalisations 

Après 45 jours d’existence, l’ÉSIP avait participé à plus de 80 interventions policières auprès de plusieurs types de clientèles. Menaces suicidaires, comportements erratiques, problèmes de logement, troubles de l‘accumulation compulsive, violence conjugale, problématiques familiales avec ou sans enfants, errance, démence, intoxication et itinérance : les besoins sont criants et très diversifiés. 

La policière spécialisée en réponse en intervention de crise (RIC) Marie-Christine Beaudin, qui fait équipe avec Vicky Mégré, croit que l’impact de l’ÉSIP sera encore plus grand une fois que le service sera mieux connu des policiers eux-mêmes. « Il faut que les patrouilleurs développent le réflexe de nous appeler », indique-t-elle. Pour le moment, le duo écoute les appels dans son véhicule et offre son aide aux patrouilleurs lorsque la situation s’y prête. 

Les patrouilleurs qui n’arrivent pas à désamorcer la crise ont souvent recours à la loi P-38. En vertu de cette loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui, ils peuvent ordonner le transport de quelqu’un vers l’hôpital, avec ou sans son consentement. Un des rôles principaux de l’ÉSIP est de déterminer s’il est vraiment nécessaire d’appliquer la P-38. Elle met de l’avant toutes les options possibles dans le but de réduire au minimum les hospitalisations.

Aide durable

En encourageant une approche plus humaine et plus personnalisée, les autorités veulent créer un filet de sécurité autour des personnes vulnérables et réduire les interventions à répétition chez les mêmes gens.

« La crise est souvent un levier d’intervention pour amener les personnes à identifier leurs besoins et entreprendre des démarches qui auront des effets durables », explique Annie Mongrain, chef d’administration des programmes services psychosociaux, dépendance et crise au CISSS de la Montérégie-Est. 

La gestionnaire croit fermement à la nécessité d’unir les expertises du réseau de santé, des services sociaux, des organismes communautaires et du service de police. Elle participe activement à la démarche de concertation qui a été entamée au SPAL.

« De plus, avec la pandémie actuelle, on voit que les gens ne vont pas bien, on veut s’assurer d’être au rendez-vous et d’être en mesure de bien les accompagner », ajoute Mme Mongrain. 

Une police à échelle humaine
Marie-Christine Beaudin et Vicky Mégré. Crédit photo : Marie-Claude Simard

Efforts concertés

Bien qu’iI soit primordial de faire un travail multidisciplinaire sur le terrain, il serait faux de dire que seuls des intervenants psychosociaux pourraient désamorcer les crises, affirme l’agent Ghyslain Vallières, relationniste au SPAL. « Les psychoéducateurs n’iront pas, eux, dans l’appartement quand ça brasse à 4h du matin! dit-il. Ce qu’il faut, ce sont des mixités. »

Après seulement deux mois et demi d’opération, les résultats sont probants. Le SPAL espère que des fonds seront débloqués pour que plus d’ÉSIP soient créées. Mais à plus long terme, ces équipes spécialisées seront appelées à disparaître, prévoit l’agent Vallières. 

« Avec la philosophie de « police de concertation » qui s’établit au SPAL, ce sera les policiers RÉSO qui feront ce travail. Ils l’effectueront bien en amont, avant que les crises arrivent. Avant que le 911 se rende, avant d’appeler l’ÉSIP. »

Le changement de mentalité amorcé au SPAL devrait se répercuter dans toutes ses activités, mais aussi dans la formation des recrues et la sélection des nouveaux policiers et des nouveaux cadres. Les forces psychosociales des candidats seront hautement considérées dans le processus d’embauche.

« Nous revoyons le fonctionnement complet de notre organisation, car nous reconnaissons qu’il peut y avoir un problème systémique à considérer. Il faut y faire face afin d’offrir un service de haute qualité à tous nos citoyens, quels que soient leur origine ou leur statut social », peut-on lire dans la conclusion du rapport d’activités du SPAL.

À lire également : 

Une police à échelle humaine
Marie-Claude Simard
Journaliste indépendante

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