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« Vieillir en gros plan, c’est murder »

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Dans La revanche des moches, la journaliste Francine Pelletier déclare à Léa Clermont-Dion que c’est «dur pour une femme de vieillir, mais [de] se voir vieillir en gros plan (sur petit ou grand écran), c’est murder. » Des propos qui expriment un malaise répandu à la télévision pour les femmes: afficher des signes reliés à la vieillesse au petit écran serait ardu. Cette situation relèverait d’un cas de deux poids deux mesures, car les collègues masculins de ces professionnelles de la télévision peuvent vieillir devant les caméras tout en y affichant leurs cheveux gris et leurs rides sans que leur professionnalisme ne soit remis en question. Jean Airoldi, styliste et animateur de l’émission Quel âge me donnez-vous? à Canal Vie, affiche les poils gris parsemant sa chevelure et sa barbe ainsi que ses rides. Pierre Bruneau, chef d’antenne du TVA Nouvelles du midi et de 17 h à 18 h 30, arbore une crinière poivre et sel. Ces marques de vieillissement ne suscitent pas les foudres des téléspectateurs, car ces derniers s’attardent surtout à la qualité du travail de messieurs Airoldi et Bruneau.

Un texte de Anders Turgeon – Dossier Médias

Si les professionnels du petit écran peuvent afficher des signes liés à leur vieillissement, il en va autrement pour leurs consœurs. « Dans des émissions comme Le Code Chastenay ou La semaine verte, les femmes sont magnifiques. Même les animatrices d’émissions d’actualité sont jolies à la suite des chirurgies esthétiques qui gardent leur allure jeune, car la beauté et la jeunesse sont devenues des qualités féminines au détriment de l’expérience et de l’expertise », observe Mariette Julien. La valeur de la professionnelle de la télévision, qui est surtout estimée à partir de son apparence, se perdrait ainsi avec les années. Des propos que la journaliste indépendante Judith Lussier remet en question : « Selon moi, en information, une femme est perdante dans les deux cas : si elle paraît trop vieille, elle n’est plus jugée séduisante, mais si elle paraît trop jeune, elle n’a pas l’air crédible. J’ai passé trois auditions pour des émissions axées sur l’actualité, et les trois fois, on a justifié le rejet de ma candidature en prétextant que j’avais l’air trop jeune. […] On tient pour acquis que la femme souhaite avoir l’air jeune alors que, dans un métier d’information, ce n’est pas nécessairement un atout. »

Si la femme n’est pas prise au sérieux parce qu’elle a l’air trop jeune ou trop vieille, une question de crédibilité valorisant le sexe masculin pourrait expliquer cette différence entre les femmes et les hommes. Rosemonde Gingras, relationniste et chef de son entreprise, Rosemonde Communications, livre ses réflexions à Léa Clermont-Dion en ce qui a trait à cet élément dans La revanche des moches : «On a une grande tolérance pour les hommes qui sont affreux. C’est un “double standard” absolu, affirme-t-elle. Les hommes dans les médias peuvent être compétents sans être agréables à regarder, alors que les femmes doivent être d’abord et avant tout agréables à regarder. Et ensuite compétentes […].  Tant et aussi longtemps qu’il y aura majoritairement des hommes dans les postes de direction, ce sera comme ça », croit-elle.

Par conséquent, il ne serait pas recommandé à ces professionnelles de laisser transparaître leurs rides ou leurs cheveux gris, contrairement à leurs confrères. Ceci pourrait expliquer qu’elles soient tentées de recourir au bistouri et au botox. Un sondage réalisé par OnResearch, en marge du congrès annuel de la Société canadienne de la chirurgie plastique et esthétique en 2012, a révélé que 48 % des Québécoises envisagent d’avoir recours à la chirurgie esthétique. « Nous sommes dans l’immédiateté, ce qui a changé notre rapport au corps, et ce, pour tous les âges. La jeunesse est un signe de reproduction, de renouveau», souligne Mariette Julien pour expliquer le phénomène. Pourtant, l’utilisation de ces outils d’embellissement corporels serait mal perçue au Québec : « Nous avons une culture qui décourage les femmes à utiliser la chirurgie esthétique, souligne Marie-Claude Savard. À

Simplement vedette [sur les ondes de Canal Vie], nous avons réalisé un épisode spécial […] de deux heures sur ce thème. C’est quelque chose qui est très mal vu au Québec et qui n’est pas du tout valorisé.» C’est à se demander s’il n’y a pas une omerta pour les personnalités télévisuelles qui passent sous le bistouri, car l’animatrice Suzanne Lévesque a admis du bout des lèvres aux Francs-tireurs en 2010, y avoir eu recours. Ce qui n’empêche pas Mme Savard de philosopher sur le vieillissement au féminin à la télé : « Je pense qu’accepter de se voir vieillir est très personnel, mais pouvoir le faire devant les caméras représente un défi, car nous devons davantage faire face à notre image. »

Il s’agit d’un enjeu complexe pour toute femme voulant travailler pendant plusieurs années à la télévision. Pouvoir apparaître au petit écran sans cacher son âge réel pourrait s’avérer possible. Pour ce faire, plusieurs solutions seraient envisageables dont l’ajout de femmes au sein de la haute direction des chaînes télévisuelles ou la reconnaissance des compétences avant l’âge et l’apparence physique.

En somme, le paraître des femmes qui exercent leur profession devant les caméras télévisuelles au Québec constitue un enjeu complexe. Il correspond à des standards de beauté qui découleraient des exigences corporelles envers les femmes au Québec. Non seulement doivent-elles être jolies en misant sur les artifices liés à l’apparence : maquillage, produits de beauté, coiffure, vêtements, ongles, etc. ; elles doivent également être minces, et ce, parfois au prix de leur poids santé. De plus, elles sont invitées par les téléspectateurs et les patrons des chaînes télévisuelles à camoufler les signes liés au vieillissement tels que leurs rides et leurs cheveux gris. Les conséquences de cette pression associée aux diktats de beauté du petit écran sont que les femmes qui y apparaissent participent à la proposition d’un idéal de beauté inatteignable pour les téléspectatrices qui les regardent.

Cependant, selon Marie-Claude Savard, ce portrait de la situation des professionnelles de la télévision tendrait à changer grâce à une remise en question des standards de beauté télévisuels. De fait, l’organisme ÉquiLibre mène des actions comme la remise de prix IMAGE/in pour sensibiliser les acteurs de l’industrie de l’image (le milieu de la mode, les médias et les agences de publicité) à l’importance de présenter à la société des images de corps féminins sains et diversifiés. Quant au Comité de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée, son travail s’inscrit dans la continuité de celui mené par ÉquiLibre : il propose un outil d’engagement collectif pour un projet de société tournant autour de la diversité corporelle. Néanmoins, il y a lieu de se demander si les femmes travaillant à la télévision québécoise peuvent voir leurs compétences et leur expérience de travail pleinement reconnues au-delà de leur apparence…

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