Vieillir en prison

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L’article suivant tente de décrire la réalité des personnes âgées en milieu carcéral fédéral et le fait de vieillir en prison. Il ne s’agit pas d’une plainte, ni d’une suggestion de solution pour les problèmes que les personnes âgées affrontent à tous les jours. Ce n’est qu’une série d’observations d’un milieu qui est constamment en changement et en évolution.

Traduction : Simon-Claude Gingras

Errant dans une prison fédérale quelque temps avant ma libération conditionnelle, je me suis demandé si mon avenir allait être fait de ce que je voyais autour de moi. Ils se font bousculer par les autres détenus; à l’heure des repas, ils grognent et se dandinent en se rendant à la cafétéria ou en la quittant; ils flânent sous le soleil de midi en se parlant à eux-mêmes. De plus en plus nombreux, ils remplissent les listes d’attente des hôpitaux carcéraux. C’est une façon silencieuse et terrifiante de parcourir les derniers sentiers de la vie. Mais, bien souvent, malgré leur âge plus avancé, ces personnes sourient.

Un constat récurrent veut que la vieillesse apporte quiétude et bon comportement, même si l’esprit se retire telle la marée.

La position qu’adopte divers pays envers le vieillissement en prison joue un grand rôle dans l’établissement des lois et des coutumes. En Italie, il est illégal de maintenir quelqu’un en prison après 72 ans si cette personne avait un dossier criminel vierge avant la commission du crime pour lequel elle est punie, et si ce crime était de nature non violente. Cette loi a été promulguée par Silvio Berlusconi, un premier ministre de plus de soixante-dix ans dont le comportement n’a pas toujours été légal. Ce progrès social à l’italienne trouvait donc sa source dans un certain intérêt personnel.

Les commissions de libérations conditionnelles allemandes libèrent les prisonniers pour des raisons de compassion quand ils atteignent l’âge de soixante-dix ans. L’Espagne fait la même chose pour de nombreux détenus après soixante ans.

Mais, comme la Belgique ou l’Angleterre, le Canada n’hésite pas à garder enfermés les prisonniers plus âgés pour des délits commis il y a très longtemps, à une époque dont eux-mêmes ne se souviennent plus.Partout sur le continent européen, ces dispositions entourant la libération conditionnelle se renforcent plutôt qu’elles ne se relâchent, remarque la Fondation Robert Schuman, un institut de recherche français spécialisé dans les affaires européennes.

Obasuteyama

Les Japonais ont un terme pour désigner l’importante portion de leur population constituée de personnes âgées délaissées et marginalisées. Obasuteyama signifie littéralement « montagne de décharge de grands-mères ». Il s’agit d’une référence à cette pas si joyeuse pratique d’autrefois qui consistait à abandonner les vieilles personnes sur une montagne reculée pour les y laisser mourir.

Parfois, nous disent les historiens, les vieillards eux-mêmes demandaient à être laissés au sommet d’une montagne ou aux profondeurs de la forêt de façon à ne pas devenir un fardeau pour leur famille.

Parallèlement, un reportage de la BBC diffusé en 2019 affirmait que plusieurs Japonais plus âgés se retrouvent intentionnellement derrière les barreaux, de façon à obtenir des soins de santé, profiter de repas gratuits et d’un peu de compagnie.

Michael Newman, démographe d’origine australienne attaché à la maison de recherche tokyoïte Custom Products Research Group, affirme qu’il est très difficile aux japonais vieillissants d’assurer leur subsistance avec la pension de base « misérable » qui leur est fournie. Et ceux-ci, bien souvent, ne souhaitent pas devenir un poids pour leur famille. Il commettent donc ce qui, au Canada, constituerait un délit mineur, souvent le vol à l’étalage d’un petit item, ce qui est sévèrement puni au Japon.

À l’établissement à sécurité minimale B-16 du Centre fédéral de formation de Laval (CFF), des logements flambant neufs pour personnes âgées, vastes et bien aérés, sont en cours de construction pour remplacer deux ailes de vingt cellules chacune, ces ailes étant pleines de pensionnaires âgés de plus de 65 ans dont plusieurs souffrent de problèmes de santé importants. Ce sont des détenus de 90 ans. Les corridors qui desservent ces cellules de 10 par 7 pieds sans fenêtre sont encombrés de fauteuils roulants et de déambulateurs.

Pairs aidants

Parmi eux vivent des « pairs aidants », titre obtenu par des détenus après une formation en psychologie et quelques notions de médecine. Ils poussent leur fauteuil roulant, vont chercher leurs commandes à la cantine, les aident dans leurs démarches médicales, en coordination avec un personnel soignant par ailleurs sollicité à outrance et dont la vie des membres, comme celle de nous tous, s’est vue compliquée par la COVID-19.

Ces détenus, dont certains purgent une sentence à perpétuité, travaillent de leur mieux jour et nuit au salaire minimum carcéral (moins de $6 par jour) afin d’adoucir pour autrui les affres de la vieillesse.

Avant que ne sévisse la COVID, ces détenus âgés se réunissaient toutes les deux semaines à la modeste chapelle de la prison pour y partager jeux, chants, histoires et tutti quanti. On installait des tables à cartes; des bénévoles, dont certains étaient aussi âgés que les détenus, s’assoyaient avec les prisonniers, tout simplement, discutaient autour d’un jeu de société, se lançaient des boutades et riaient de bon cœur. Ensemble, ils bavardaient, compatissaient, se réconfortaient et même, trichaient en jouant aux dames (j’avais moi-même l’habitude de tricher, lorsque je participais à ces parties; c’est une étape du processus de réhabilitation que de reconnaître ses fautes).

Deux fois par mois, au même endroit, une messe catholique était célébrée en début de soirée. Les déambulateurs s’alignaient contre le mur du fond pendant que les hommes tendaient l’oreille pour entendre le sermon. La chapelle était un refuge pour eux. Pour les aumôniers, ces détenus étaient et demeurent une priorité.

Les impacts pandémiques

Il semble que de petites réunions soient à nouveau tenues à la chapelle, mais les rencontres dont j’ai parlé plus haut n’ont pas eu lieu depuis que nos vies se sont arrêtées, au printemps 2020.

La situation critique des détenus âgés a attiré une certaine attention chez les décideurs canadiens. Comme l’a écrit le philosophe grec Leucippe, il y a 2 500 ans, « tout est motivé par la nécessité ». Le 22 juillet 2019, Adelina Iftene, professeur de droit à l’université de Dalhousie publiait Punished for aging: Vulnerability, Rights and Access to Justice in Canadian Penitentiaries [« Punis pour vieillir : vulnérabilité, droits et accès à la justice dans les pénitenciers canadiens », NDT], disponible sur Amazon; presque simultanément, l’enquêteur correctionnel du Canada, en partenariat avec la Commission canadienne des droits de la personne faisait paraître un rapport de 88 pages intitulé Vieillir et mourir en prison : enquête sur les expériences vécues par les personnes âgées sous gadre fédérale (publié le 28 février 2019).

Devant tout cet intérêt, le Service correctionnel du Canada (SCC), qui gère les pénitenciers fédéraux, a d’abord répondu au rapport du bureau de l’investigateur correctionnel; peu après, la construction d’ailes toutes neuves au CFF destinées aux prisonniers âgés allait être entamée. Pour prendre connaissance de la réponse du SCC, visitez https://www.csc-scc.gc.ca/publications/005007-1509-en.shtml.

Le rapport de l’investigateur correctionnel est pour le moins chargé. Conclusion prévisible : la prévalence de maladies chroniques sévères en milieu carcéral est beaucoup plus élevée que dans la population en général. Les maladies les plus communes sont : la haute pression, le diabète de type 2 et la douleur chronique. Une autre observation présumable : le nombre d’aînés sous garde fédérale ne cesse d’augmenter. L’isolation sociale est un immense problème pour ceux qui demeurent derrière les barreaux durant trois, quatre, ou même cinq décennies.

En lisant le rapport, j’ai appris qu’au moment de mon incarcération, j’étais l’un des 199 détenus fédéraux qui en étaient à leur première condamnation, avaient plus de 50 ans et avaient passé au moins 20 ans en détention. Tout un exploit. Le rapport conclut que « certains détenus de plus longue date, plus âgés, sont parqués derrière les barreaux bien après qu’ait été dépassée la date de leur éligibilité à une libération conditionnelle ».

Heureusement, j’ai été libéré sous condition. J’espère que mon avenir sera exempt de la « montagne de décharge de grands-mères » japonaise, mais si je me conduis bien, ma vieillesse se déroulera hors de l’enceinte d’une prison plutôt qu’à l’intérieur.


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