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Espoir et pauvreté à Cincinnati

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En regardant la photographie d’une personne inconnue, on ne peut pas deviner sa situation personnelle ou financière. Ni ses obstacles ou ses victoires. Mais on peut deviner le sentiment, l’émotion qui l’habite. Ce visage, ça peut être toi hier, ou moi demain. J’ai pu le réaliser récemment en travaillant à un projet d’exposition. Dans les yeux de chaque personne que j’ai photographiée, peu importe son statut social, se voyaient cette même fierté d’être considérée, et cette même lueur d’espoir lorsque je lui demandais de penser à un rêve, à une passion.

Un texte de Étienne Langlois | Dossier Racisme

Les parents de ma conjointe habitent Wyoming, une petite ville tout près de Cincinnati, aux États-Unis. Son rythme de vie étant plus près de celui d’un quartier résidentiel, les quelque 9000 habitants effectuent la plupart de leurs activités culturelles et sorties à Cincinnati. On descend les petites rues vallonnées, bordées de grands arbres et de terrains verts et fleuris pour emprunter la rue principale qui nous mène en 20 minutes au cœur de la Ville-Reine.

Cincinnati a connu ses heures de gloire et de désolation. Autrefois capitale du porc, avec ses nombreuses boucheries et un accès direct à toute la production de l’Ohio, elle a atteint son apogée démographique dans les années 1950. À l’époque, on y recensait 84% de population blanche, dont nombre d’immigrants européens, et 15% de population noire. Entre 1910 et 1940, les populations afro-américaines du sud des États-Unis fuirent le racisme et la persécution qui y sévissaient, et s’installèrent dans le Midwest, le Nord-Est et l’Ouest.

Puis, une autre grande vague de migration eut lieu de 1940 à 1970, principalement motivée par le besoin de trouver du travail, mais le racisme n’était jamais bien loin dans les têtes et les cœurs. Après cette dernière migration, 80% des Afro-Américains vivaient en zones urbaines, comparativement à 70% de la population générale des États-Unis. Graduellement, les populations blanches quittèrent les centres-villes pour s’établir dans de nouveaux quartiers en périphérie, éloignés de l’action. Résultat à Cincinnati: dans les années 2010, la population blanche et non hispanique était de 49% et celle noire de 45%.

Il va sans dire que même si elle est aujourd’hui relativement bien intégrée, la population afro-américaine est celle qui vit le plus en situation de pauvreté. En outre, la crise financière de 2008 a plongé les États-Unis entiers dans une récession qui se ressent encore aujourd’hui. Perte de sa maison, de son emploi, de sa voiture, le frigo est vide et la malbouffe est moins chère, l’éducation devient accessoire, problèmes familiaux, personnels, consommation… Et les familles afro-américaines, encore une fois, ont vécu et vivent davantage ces situations de par leur précarité sociale.

Mes beaux-parents Brigitte et Antoine, Français d’origine, s’impliquent bénévolement depuis quelques années au St. Francis Seraph Ministries de Cincinnati, un centre d’aide aux personnes en situation de pauvreté, dirigé par les Frères franciscains. Ils aident à servir des repas le matin ou le soir à une clientèle dans le besoin, qui revient régulièrement. Noirs, Blancs, jeunes, personnes âgées, sans emploi, ou ne gagnant pas assez pour se nourrir trois fois par jour, vivant dans la rue ou dans un logement qui leur coûte trop cher, sains d’esprit ou ayant la tête brouillée par les difficultés de la vie ou des abus… Chacun a sa raison de venir ici profiter d’un repas chaud, à l’abri des intempéries, entouré de gens qui vivent les mêmes difficultés ou qui veulent aider, partager un moment, un café, une respiration.

En visitant l’exposition Persécutés/persécuteurs du photographe allemand August Sander (pas de s à la fin) au Mémorial de la Shoah à Paris, Antoine a été touché parles portraits intimes des habitants de Cologne sous le troisième Reich, notamment ceux  de soldats nazis et de juifs persécutés, où l’on sent l’humanité derrière les uniformes ou les vêtements ternis. C’est alors qu’a germé en lui l’idée d’une exposition photo sur les personnes qui viennent se nourrir ou chercher de l’aide au centre et sur celles et ceux qui leur offrent ce répit. J’ai accepté avec plaisir son invitation à venir photographier ces visages, maintenant exposés dans la salle à manger du centre.

En ce début juillet 2019, le matin s’annonce radieux et chaud, dans les rues de Cincinnati qui s’animent doucement. La vie autour du centre est colorée et dure. Des hommes, des femmes, abimés par les excès de la nuit ou le manque de sommeil, discutent entre elles ou flânent sans but. D’autres, plus frais, arrivent et s’installent à l’ombre pour la journée. Les enfants insouciants ou trop sérieux pour leur âge s’amusent au travers de cette vie où plusieurs n’oseraient passer, même en voiture.

Fébrile, j’anticipe les rencontres. Depuis mes débuts de vidéaste-cinéaste, j’ai photographié et filmé plusieurs situations et nombres de personnes au passé lumineux ou sombre. Mais je n’ai jamais capté d’aussi près la pauvreté et l’espoir, l’amertume et la foi, les cœurs légers et ceux fissurés. À l’aise ou évasifs, les sujets fixent mon objectif, petit mur imaginaire qui garde mon émotion à l’abri, alors que je capte une partie de leur vie, et qu’eux se révèlent de façon crue à un pur inconnu.

Ed
Ed

Regina sourit de toutes ses dents et, pour tromper son malaise, nous raconte des histoires vécues au centre. Autrefois bénéficiaire des services du centre, elle redonne maintenant en s’y impliquant. Devant son sourire, elle fait la forme d’un cœur avec ses doigts. Anthony est un vétéran. Il porte fièrement sa casquette de l’armée étatsunienne, mais aussi ses dreadlocks  jusqu’aux épaules. Son regard perçant quoiqu’usé parle à sa place. J’y imagine la dureté de la guerre, les traumatismes, puis le désœuvrement, la rue, la lutte quotidienne dans un système qui l’a utilisé, puis rejeté. Ed, assis dans la cour intérieure de l’église franciscaine voisine, parle peu. Je lui demande, pour la photo, de penser à une de ses passions ou à un rêve. Il lève simplement les yeux au ciel et joint les mains. Croyant, il pense à Dieu et semble le remercier. J’ai presque vu un rayon de soleil le toucher à travers les nuages.

Renee et Queen
Renee et Queen

Gregory a les soixante-dix ans bien sonnés, le dos courbé par les années et les yeux qui se plissent à travers ses épaisses lunettes. Penché sur sa canne, il sort son plus beau sourire, et ressemble à un Popeye qui mâchouille son dentier. Renee a amené sa petite-fille. Elle veut son portrait avec Queen, souriante, la tête ornée de boules décoratives blanches lui donnant des airs de système solaire. Tenant dans ses bras cette petite constellation dont elle s’occupe lorsque sa maman travaille, Renee affiche un air aussi sûr et solide que sa carrure, dominée par de grandes tresses grisonnantes.

Gregory
Gregory

Nous avons nommé l’exposition Reflections, une référence aux visages captés par ma caméra et à ces gens qui se regardent après coup, avec leurs qualités et leurs vécus. Cela sous-entend également une réflexion sur les visages de la pauvreté, qui sont multiples et parfois bien cachés. Et plus directement, une belle trouvaille de ma conjointe et complice Pauline, qui a orchestré l’installation, illustre l’idée: au milieu de l’exposition, sur un mur, un miroir nous renvoie notre propre reflet, de la tête à la taille. Pour montrer que ça peut être moi, toi, elle, lui, qui a vécu, vit ou vivra une telle situation un jour. Au fil de l’exposition, les visages des bénéficiaires du centre et ceux des bénévoles et employés se mélangent, de sorte qu’on ne sait plus qui vient d’où. Le reflet devient simplement humain, peu importe son histoire.

Régina
Régina 

Regina, émue, passe beaucoup de temps devant sa photo exposée, scrutant son expression, son sentiment du moment. Cette redécouverte dans son portrait me fascine encore aujourd’hui. En voyant sa photo imprimée grand format, les yeux plissés de Gregory s’ouvrent, illuminés. Il nous remercie de l’avoir vu, de l’avoir immortalisé, de l’avoir ému. Sanantonio ne se souvient pas d’avoir vu un portrait de lui dans sa vie. Sur la photo, il montre sans gêne ses mains déformées et fait une grimace amusante. Il verra son portrait quelques fois au centre, avant que le froid ne s’installe dans la rue et qu’il se fasse volontairement arrêter par la police, pour passer l’hiver au chaud.

Sanantonio
Sanantonio

Nous marchons lentement devant les photos, émus, fiers et reconnaissants de la générosité de celles et ceux qui ont accepté de nous donner une part d’histoire et d’intimité. Aujourd’hui, lorsque la salle à manger n’est pas occupée par les repas, les gens peuvent venir regarder et vivre ces visages que l’on côtoie chaque jour, dans toutes les villes, partout.

Étienne Langlois
Journaliste indépendant

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