Wemotaci : des deuils collectifs

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Michel Tousignant est professeur associé au département de psychologie de l’UQAM. Il est spécialiste de l’étude du suicide dans différentes communautés du monde, en particulier les milieux autochtones. En 2002, M. Tousignant, qui a aussi une expertise en psychologie et en anthropologie, a passé quelque temps à Wemotaci, une communauté attikamewk du centre du Québec. Dans le cadre de ses recherches, il a étudié la tragédie qui s’y déroulait : une vague de suicides (huit) chez des jeunes âgés de 11 à 22 ans

Reflet de Société s’est entretenu avec lui afin qu’il nous partage ses observations sur les façons dont le deuil est vécu suite à un ou plusieurs suicides dans une communauté.

« Une série de suicides, c’est aussi un deuil collectif. Tout le monde se sent touché », déclare M. Tousignant. Il explique qu’un deuil vécu après un suicide est assez particulier de par la nature « rassembleuse » de ce type de mort. Selon lui, la fréquentation des rituels funéraires est bien plus importante lors des décès par suicide. « Habituellement, on veille le corps dans la maison de la personne décédée. Il peut donc y avoir une trentaine de personnes à la fois, tout au plus. » Après un suicide, ce nombre est largement dépassé. M. Tousignant se rappelle même un rassemblement de plus de 700 personnes au Lac-Simon.

Ce qui explique ces réactions impressionnantes est plutôt clair pour le spécialiste. « Le suicide suscite toujours des manifestations très fortes, parce que les gens sont traumatisés. Ils ont besoin de se rassembler. » Cette caractéristique n’est cependant pas unique aux communautés autochtones, puisque M. Tousignant l’a aussi constatée dans les autres endroits où il a mené ses recherches, notamment au Québec, dans des milieux non-autochtones.

Selon l’expert, ces manifestations, qu’il qualifie d’« extrêmes », ne servent pas nécessairement à entamer un deuil, mais plutôt à se rassurer soi-même. « Les gens cherchent en quelque sorte à se déculpabiliser du décès d’un jeune. Pourquoi est-ce arrivé? Qu’est-ce qu’on a fait pour que ça arrive? Donc, ça va chercher des émotions qui sont beaucoup plus fortes que si la personne était morte par accident ou même par négligence. »

Un fléau toujours présent

Bien que le début des années 2000 ait été l’une des pires périodes en ce qui concerne les suicides, à Wemotaci, il s’en produit encore un ou deux par année. « C’est considérable pour une population d’environ 1500 personnes. C’est beaucoup plus que la moyenne québécoise », se désole M. Tousignant.

On pourrait croire qu’avec la pandémie, le nombre de suicides ait augmenté dramatiquement. Selon M. Tousignant, on se tromperait. « La pandémie offre une occasion de se resserrer. Je ne m’attendais donc pas à ce qu’il y ait plus de suicides durant cette période ». Il explique que, comme tout le monde devait se plier aux mesures sanitaires, une forme de coopération s’est déployée. Plusieurs villages refusaient l’accès à toute personne n’y vivant pas.

« Peut-être que ça tempère, que ça change le mal de place. On est obligés de se serrer les coudes pour faire face à ce défi. Souvent, c’est après ces périodes qu’il peut y avoir plus de suicides, pour plusieurs raisons, mais surtout parce qu’on relâche ces liens collectifs », prévient l’expert. 

Un vent de solidarité

Une grande vague d’entraide survient après qu’un suicide ait eu lieu. La famille doit aller porter le corps au centre de santé le plus proche (à La Tuque, dans le cas de Wemotaci) afin que le décès y soit officiellement déclaré. Pendant ce temps, des bénévoles, souvent des proches, préparent la maison pour le retour de la famille. Des décorations comportant entre autres des objets religieux, des fleurs et des chandelles sont installées, puis un repas est préparé. 

Il n’y a pas de repas précis à faire en de telles circonstances. En général, on fait avec ce qu’on a ce jour-là et toute la famille de la personne décédée est conviée. « La famille n’a rien à faire, elle doit se concentrer sur son deuil », précise M. Tousignant. Une place est aussi laissée libre pour le défunt, afin de montrer qu’il n’est pas encore tout à fait parti.

M. Tousignant mentionne aussi que lors de suicides, il est défendu de boire de l’alcool pendant toute la durée de la veillée funèbre, qui peut durer jusqu’à trois jours et trois nuits. « La police n’a pas besoin de vérifier. C’est spontané, les gens arrêtent de boire et il n’y a pas de vente de boisson qui se fait pendant cette période. »

À Wemotaci, les gens ont un lien très proche avec l’âme du défunt. Après la veillée du corps, ils se rendent au cimetière. « Généralement, ils ont une vision de l’esprit qui s’en va. Je ne sais pas si cette observation a aussi été faite dans les autres villages, mais ça montre la proximité qu’on a avec l’esprit du défunt », souligne M. Tousignant.

« C’est plus intense dans les jours et les semaines qui suivent le décès. Parfois, dans des cas de morts spectaculaires, les gens peuvent avoir des visions de l’âme, même plusieurs années après, surtout si c’est associé à un lieu particulier, comme une rivière par exemple. » Il a aussi pu observer ce phénomène dans des communautés mayas du sud du Mexique. 

Souvenirs précieux

La photo de la personne décédée devient très importante après sa mort. Elle va être affichée un peu partout et elle sera même imprimée sur des t-shirts. « Ça contraste beaucoup avec l’emploi habituel des photos dans la communauté. Dans les maisons, on retrouve rarement des photos de personnes encore vivantes », note l’expert.

Le cimetière est très important, mais il n’y a pas de monuments extravagants. De simples croix font office de pierres tombales. « Les gens laissent beaucoup de fleurs, généralement en plastique, pour qu’elles puissent perdurer pendant l’hiver. On peut donc voir des amoncellements de fleurs longtemps après qu’une personne soit décédée. C’est un trait qu’on n’observe pas vraiment ailleurs », signale M. Tousignant.

Au fil de ses expériences, M. Tousignant a réalisé que le suicide a un écho similaire peu importe la communauté dans laquelle il a lieu, qu’elle soit autochtone ou non. La différence majeure réside dans le lien avec le défunt après sa mort. « Dans les communautés autochtones, les gens n’ont pas l’impression que la personne part pour aller se perdre dans les étoiles. C’est comme si elle était encore à côté. La rupture est moins brusque que dans la tradition judéo-chrétienne où la personne s’en va au paradis. La transition entre la vie et la mort est beaucoup plus fluide. »

Ressources :

  • Association québécoise de prévention du suicide. 36 centres de crise à travers le Québec pour vous accueillir : www.aqps.info 1-866-277-3553 (24/7) 
  • Service canadien de prévention du suicide : www.crisisservicescanada.ca/fr/ 1-833-456-4566 (24/7)

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