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Ni bourrelle ni sauveuse : la DPJ en clair-obscur

Ni bourrelle ni sauveuse : la DPJ en clair-obscur

Oumou Diakité | Dossier Communautaire

Souvent perçue comme une institution froide, voire menaçante, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) cristallise peurs et incompréhensions, en particulier au sein de certaines communautés issues de l’immigration. Pourtant, derrière cette image parfois rigide se cache un travail de terrain complexe où l’équilibre entre protection de l’enfant et respect des réalités familiales demeure fragile. Pour mieux comprendre ces enjeux, Sandrine Sangarie, ancienne intervenante psychosociale à la DPJ, revient sur son expérience et sur les tensions qui parcourent son métier, mais aussi sur les possibilités de rapprochement entre l’institution et les familles afro-descendantes.

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« On parle souvent de la DPJ comme d’une instance punitive. En réalité, notre rôle premier est de protéger les enfants et d’accompagner les familles », explique Sandrine Sangarie.

En 2018, en tant qu’intervenante psychosociale, elle agissait directement auprès des familles, avec une double mission : faire valoir les droits fondamentaux des enfants tout en soutenant les parents dans leur rôle. « On agit sur l’équilibre entre la loi et la réalité sociale des familles. Il ne s’agit pas seulement d’évaluer, mais aussi d’accompagner. »

Les situations rencontrées sont variées, mais reviennent souvent autour de problématiques de négligence ou d’abus. « Et il faut le dire, les parents ne choisissent pas de négliger leurs enfants. C’est souvent une question de charge mentale, d’épuisement, de contexte difficile. »

Contrairement à certaines idées reçues, l’intervention de la DPJ ne survient pas au hasard. « C’est une loi d’exception. Avant nous, il y a toute une chaîne : l’école, les CLSC, les organismes communautaires. Si la DPJ intervient, c’est souvent que cet écosystème n’a pas suffi ou n’était pas présent. »

Une institution mal comprise

Pour de nombreuses familles, notamment afro-descendantes, la DPJ reste une source d’angoisse. « Il y a une relation plus conflictuelle, c’est vrai. Mais elle repose beaucoup sur une méconnaissance », analyse Sandrine Sangarie.

La DPJ s’inscrit dans une histoire spécifique au Québec et au Canada, marquée notamment par des périodes sombres où des enfants ont été maltraités dans des institutions, rappelle-t-elle.

« La DPJ est née pour répondre à des dérives graves. Mais aujourd’hui encore, il reste des traces de cette histoire. » Créée en 1977 avec l’adoption de la Loi sur la protection de la jeunesse, elle s’inscrit précisément dans une volonté de rompre avec ces dérives institutionnelles.

Avant sa mise en place, de nombreux enfants étaient pris en charge par des structures religieuses ou étatiques peu encadrées, où des cas de négligence et de violences physiques et psychologiques, notamment dans les orphelinats, ont été documentés, continue Sandrine.

La DPJ naît ainsi comme une réponse à ces abus, en plaçant l’intérêt et les droits de l’enfant au centre de l’intervention. Elle pâtit toutefois d’une méfiance durable envers les institutions, encore perceptible aujourd’hui dans certaines familles.

Et à cela s’ajoute un choc culturel. Dans de nombreuses sociétés africaines, l’éducation de l’enfant est une responsabilité collective. « On dit souvent qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Ici, l’intervention de l’État dans la sphère familiale peut être perçue comme intrusive, voire illégitime. »

Entre perception et réalité

La question des différences de traitement selon l’origine des familles revient régulièrement dans le débat public. Sur ce point, Sandrine Sangarie adopte une position nuancée.

« Le système, en soi, vise l’équité. J’ai vu des situations très difficiles dans des familles québécoises. Le mauvais traitement n’a pas d’origine. »

Cependant, elle reconnaît que la perception joue un rôle important. « Une famille québécoise connaît souvent mieux le fonctionnement du système. Elle sait comment réagir. Une famille immigrée, elle, peut paniquer, ce qui complique parfois l’intervention. »

Ce décalage peut allonger les processus, non pas en raison d’un traitement différencié, mais d’un manque de compréhension mutuelle. « La DPJ est souvent perçue comme un “gros lion” qui vient enlever les enfants. Ce n’est pas la réalité. »

Définir la parentalité sans juger

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la DPJ ne cherche pas à définir ce qu’est un « bon parent ». « On ne se permet pas ce jugement. Chaque parent fait de son mieux avec ce qu’il a », insiste l’ancienne intervenante.

L’accent est plutôt mis sur la bienveillance et la capacité à répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant. « Un parent doit être en mesure d’offrir un environnement sécuritaire, stable, et de transmettre des outils émotionnels. »

Cette approche implique aussi un travail introspectif. « Les parents donnent ce qu’ils ont. Parfois, ils portent eux-mêmes des blessures profondes. Il faut se réparer avant de pouvoir élever un enfant. »

Entre « pratiques culturelles » et adaptation

Certaines pratiques éducatives, perçues comme plus strictes, peuvent être mal comprises. Mais Sandrine Sangarie préfère parler de « jumelage culturel » plutôt que d’adaptation.

« Une famille immigrée arrive avec un bagage. Ce qu’elle faisait avant n’est pas forcément mauvais, c’est différent. »

Elle insiste toutefois sur une ligne claire : la violence n’est pas une solution. « La fessée, par exemple, a été retirée du cadre légal parce qu’elle pouvait mener à des abus. Aujourd’hui, on privilégie la communication, le coaching parental. »

Selon elle, les approches bienveillantes ne sont pas propres à l’Occident. « La bienveillance est universelle. Elle dépasse les cultures. »

Les limites du système

Malgré ses intentions, la DPJ ne peut agir seule. « C’est une responsabilité collective. Le système ne suffit pas. »

Parmi les défis majeurs : le manque de sensibilisation et de médiation culturelle. « Il faut expliquer, contextualiser, créer du dialogue. »

Dans certaines cultures, le portage des nourrissons à l’aide d’un pagne, noué dans le dos, est une pratique courante. Loin d’être anodine, elle répond à une logique de proximité constante entre le parent et l’enfant, favorisant à la fois le sentiment de sécurité, l’apaisement et la continuité du lien. Pourtant, observée hors de son contexte, cette pratique peut être mal interprétée, voire perçue comme inappropriée par des intervenants qui n’en maîtrisent pas les codes.

Et c’est là que Sandrine évoque le cas d’une famille camerounaise où des pratiques culturelles tel que le portage ont été mal comprises par une intervenante. « Après discussion, la perception a changé. Tu vois ? Ça, ça montre l’importance du dialogue. »

Autre enjeu important : le manque de diversité dans les familles d’accueil. Selon Sandrine Sangarie, cette réalité peut accentuer la rupture déjà vécue par l’enfant au moment de son retrait de son milieu familial.

« Un enfant retiré de son milieu et placé dans une famille qui ne lui ressemble pas peut vivre une rupture supplémentaire », souligne-t-elle. Au-delà de la séparation initiale, l’enfant doit composer avec un environnement où ses repères quotidiens changent brutalement : alimentation, habitudes de vie, langue, codes relationnels ou encore expressions culturelles.

Ces écarts, parfois perçus comme secondaires, peuvent pourtant renforcer un sentiment de déracinement et compliquer l’adaptation. L’enfant ne perd pas seulement son cadre familial, mais aussi une partie de ses références culturelles, sans toujours avoir les outils pour les comprendre ou les verbaliser.

Sans remettre en cause les familles d’accueil, cette réflexion invite à penser davantage la diversité au sein des milieux substituts, afin de mieux accompagner les parcours des enfants issus de contextes culturels variés.

Repenser la relation avec les communautés

Pour améliorer les relations entre la DPJ et les familles afro-descendantes, plusieurs pistes se dessinent : renforcer la sensibilisation, multiplier les espaces de dialogue, et valoriser les organismes communautaires.

« Il faut démystifier la DPJ. Aller vers les institutions plutôt que de s’en méfier. On ne peut pas avancer en restant chacun de son côté. » poursuit Sandrine Sangarie.

Elle insiste également sur l’importance de l’éducation populaire. « Quand les parents comprennent, la collaboration devient naturelle. J’ai vu des familles changer leurs pratiques, abandonner certaines méthodes, et constater des résultats positifs. »

Au fond, la question n’est pas seulement institutionnelle, elle est humaine. Comment protéger sans brusquer ? Comment encadrer sans déposséder ?

« Le mot clé, c’est la bienveillance », conclut-elle. « Veiller, faire le bien. C’est valable pour les parents, comme pour les institutions. »

Dans une société de plus en plus diverse, la protection de la jeunesse ne peut se penser sans dialogue. Car derrière chaque dossier, il y a une histoire, une culture, et surtout, un enfant à protéger sans jamais oublier d’écouter ceux qui l’élèvent.

Nous concluons notre longue entrevue avec des sourires ; je crois que Sandrine tenait à ce que la « DPJ ne soit pas perçue comme le grand méchant loup. »

Photo: Sandrine Sangaire. Photo Credit : Oumou Diakité


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