Par Colin McGregor | Dossier Économie
Il est rare que les patrons et les syndicats aient un avis aussi unanime sur un sujet. Mais les restrictions au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) imposées par le fédéral et par le Québec depuis l’automne dernier reçoivent l’attention des lobbys patronaux et des groupes d’aide qui s’occupent de ces travailleurs.
Selon la Fédération des Chambres de commerce du Québec (FCCQ), « les entreprises perdent graduellement des travailleurs face à leur incapacité de renouveler leur permis de travail. Cette perte de talents indispensables fait pression sur la chaîne de valeur des entreprises et les force à réduire leurs activités. »
Selon un sondage de la FCCQ, 64 % des répondants indiquent devoir refuser des contrats, réduire leur production ou fermer un quart de travail si leurs travailleurs étrangers temporaires, actuellement au travail, devaient quitter leur entreprise.
Le Centre des Travailleurs et Travailleuses immigrant.e.s (CTTI), un groupe syndicaliste qui défend les droits du travail des immigrants et se bat pour la dignité, le respect et la justice, est du même avis que les employé.e.s ne sont pas respecté.e.s, malgré tous leurs efforts pour s’intégrer dans leur milieu de travail.
Les restrictions visent à réduire le nombre de migrants et immigrants sur le sol québécois et canadien. Mais, selon le CTTI : « Des centaines de milliers de personnes migrantes, avec un statut migratoire précaire, ou sans statut, subissent ainsi un changement des règles sans délai et se sentent abandonnées. Il y a à peine quatre ans, les mêmes personnes migrantes étaient appelées “nos anges gardiens”, parce qu’elles travaillaient dans des secteurs essentiels pendant la crise de la COVID-19. »
Selon le CTTI, les personnes migrantes sont montrées du doigt et constituent des boucs émissaires accusés d’être le principal facteur de la crise du logement et des services publics, alors que ces enjeux sociaux sont pressentis depuis longtemps et qu’ils résultent de décennies de sous-financement des programmes publics.
Le CTTI rappelle aux migrants qu’ils ont les mêmes droits que tout le monde. Pourtant, les mesures visant à ne pas renouveler les permis de travail et à refuser le droit de demander la reconnaissance du statut de réfugié pour les demandeurs d’asile contreviennent à l’obligation de l’État canadien qui a signé la Convention de Genève de 1951.
Problèmes ou solutions ?
« Il est très difficile pour un migrant de gagner sa vie ici s’il a une famille », explique Gaurav Sharma, intervenant du CTTI qui s’occupe principalement des ressortissants qui proviennent des pays sud-asiatiques. « Leur contribution n’est pas reconnue et on leur dit de quitter le pays. Certaines personnes qui vivent cette situation sont prêtes à se suicider. C’est terrible ! »
Pour sa part, la FCCQ demande aux gouvernements de prendre en compte les besoins de main-d’œuvre selon les régions. Elle cite le directeur général de Lepage Millwork, François-Xavier Bonneville qui dit que : « Nous pourrions perdre 64 employés TET avec les restrictions actuelles. C’est majeur pour nous… C’est incompréhensible de voir qu’on freine nous-mêmes notre propre développement économique au Québec et au Canada. Je suis plus inquiet de perdre mes TET que des tarifs de Trump. »
D’autre part, Angélique, une travailleuse temporaire de la région du Bas-Saint-Laurent, titulaire d’un permis de travail fermé, dit : « Nous sommes abusés et exploités par nos employeurs à cause du permis fermé : réduction des heures de travail sans préavis, salaires non respectés, menaces de licenciement si on n’obéit pas aux nombreuses nouvelles tâches qui s’ajoutent au contrat de travail. Sans compter les nombreuses frustrations et discriminations ! Ces changements en immigration s’ajoutent à tous ces abus. On n’en peut plus ! »
Edith Laplante, directrice exécutive du développement organisationnel d’Aliments Asta Inc., cité par la FCCQ, soutient : « Nous avons perdu 25 employés TET. Non seulement nous voyons les impacts sur notre production, mais aussi sur notre équipe de travail et sur la vitalité régionale. L’embauche de travailleurs étrangers nous permet de stabiliser notre production et de transformer nos produits avec de la valeur ajoutée. Nos travailleurs vivent ici, consomment ici. »
Tant que nos gouvernements continueront à blâmer les migrants temporaires pour tous les maux du monde, cette politique à laquelle s’opposent les entreprises et les syndicats va continuer à déstructurer nos milieux de travail jusqu’à remettre en question le développement de notre société.
