Reflet de Société

Le clown, cet artiste guérisseur

Élise Miara | Dossier Société, Santé

L’expression « faire le clown » est sans doute l’une des plus injustes de la langue française. Associée à une certaine légèreté, voire stupidité, elle cache les nuances d’une discipline artistique profonde et exigeante. Derrière la figure du clown comique ou horrifique que notre imaginaire collectif lui attribue se cachent une intelligence sociale fine et un dévouement envers les plus vulnérables. Du Québec au Portugal, des hôpitaux aux écoles de cirque, rencontre avec des artistes qui prennent soin des malades et de nos émotions.

Une nécessaire vulnérabilité

À l’École nationale de cirque (ENC) de Montréal, qui attire chaque année de nombreux étudiants internationaux, un long cheminement artistique attend les élèves. Parmi eux, Zora Eichenberger, une étudiante suisse venue s’établir à Montréal il y a trois ans pour intégrer l’exigeante formation.

Le clown, cet artiste guérisseur
Zora Eichenberger, à l’École nationale de cirque (ENC) de Montréal.  Crédit photo : Élise Miara

La jeune femme circule dans l’école avec l’assurance de ceux qui habitent les lieux. En traversant les couloirs, elle dévoile les coulisses de la fabrique circassienne : dans la salle de sport, les corps se préparent à l’effort, tandis que sous le chapiteau, les premières répétitions s’organisent. Dans chaque studio d’entraînement, certains s’étirent, d’autres échauffent leurs muscles ou peaufinent un numéro de vélo acrobatique, de jongle ou de trapèze.

Ce n’est pas dans les airs que Zora trouve son plus grand défi. Bien que spécialisée en monocycle, la jeune femme a choisi le clown comme deuxième discipline. À seulement 22 ans, elle questionne déjà la pratique en évoquant la vulnérabilité que requiert une telle posture. « La transformation en clown, c’est difficile émotionnellement. Tu arrives avec tes émotions et tu dois te mettre à nu. Être clown, ça demande un grand courage », raconte-t-elle, assise à une table de la cafétéria de l’école.

C’est en ce sens que l’art clownesque a toute sa place dans le cirque. Il représente une prise de risque pour l’artiste, au même titre que des disciplines physiques, comme le trapèze ou l’acrobatie. « En cirque, on apprend à être fort ; en clown, on apprend à être petit », confie Zora entre deux rires francs.

Cette transition est une épreuve de vulnérabilité. Là où d’autres disciplines du cirque demandent une maîtrise technique implacable, le clown exige une mise à nu émotionnelle. Fièrement, un large sourire aux lèvres, elle déclare avoir « appris tellement de choses à travers le clown. J’ai fini par accepter complètement qui je suis. Si je me trompe, ce n’est pas grave. »

Le clown comme thérapeute

Pour Cédric Descamps, le nez rouge n’est pas un déguisement, mais un rituel de passage vers son identité professionnelle et artistique. L’accessoire lui sert de boussole dans son quotidien de clown thérapeutique.

Cédric Descamps et Yvan Desmanches, à la Fondation Dr Clown de Montréal. Crédit photo : Angie Dupuis.

Cédric est artiste membre de la Fondation Dr Clown, un organisme québécois qui forme et déploie des clowns professionnels dans les milieux de soins afin d’améliorer la qualité de vie des patients. C’est un métier qu’il a déjà exercé lors de missions humanitaires, notamment en Russie, au Pérou et au Maroc. Aujourd’hui, il intervient auprès d’enfants en services pédiatriques et d’aînés en CHSLD.

Pour lui, l’image du clown qui multiplie les gags pour amuser le public est réductrice. « Le comique n’est pas obligatoire », explique-t-il naturellement. « Le clown est avant tout au service des besoins humains. »

Cette distinction est capitale. Dans le milieu de la santé, ce personnage n’est pas uniquement là pour faire diversion par le rire. Il crée avant tout du lien là où la maladie et la solitude isolent les patients.

Leur présence apporte aussi du réconfort en dehors des chambres d’hôpital, auprès des proches des malades et des soignants. Cédric évoque avec émotion ces instants, loin de la performance, où le clown incarne simplement une présence pour ceux dont le quotidien reste la maladie : « Il y a des moments où on ne fait pas rire du tout. On est juste là, avec eux. Et ça change quelque chose. »

Armé de conviction, il doit parfois défendre sa place : « On m’a déjà dit que les clowns n’avaient pas leur place à l’hôpital. Je réponds que ce sont les enfants qui n’ont pas leur place ici. On est là pour les rejoindre, pour aller là où ils sont. »

S’occuper des autres peut toutefois devenir éprouvant. Pour tenir la distance face aux souffrances des patients, les clowns de la fondation sont suivis régulièrement par un thérapeute, garantissant ainsi leur propre équilibre.

Une posture politique et marginale

Lina Boyer est une artiste franco-allemande, aux longs cheveux bruns et à l’allure enjouée. Après des études en science politique à l’Université de Montréal, elle se tourne vers les arts du cirque à l’école de Verdun. Elle vit désormais au Portugal, où elle poursuit sa formation en jonglage et en acrobatie. Entre deux entraînements intensifs, la jeune femme prend le temps de discuter du métier et de la figure du clown, qu’elle envisage comme profondément politique et marginale.

Selon elle, le clown s’autorise à agir au-delà des conventions sociales. « Je pense qu’un clown est une forme de représentation, une sorte de miroir de ce que sont les humains. C’est une figure capable d’aborder des sujets profonds, qui permettent aux autres de prendre du recul sur ce qu’ils sont », analyse-t-elle.

Lina Boyer. Crédit photo : Sébastien Chion

Lina regrette d’ailleurs que la culture de la performance, qu’elle associe au cirque nord-américain, tende à réduire les clowns à une discipline purement comique ou théâtrale, alors qu’ils ont toujours été des acrobates. Cette évolution a contribué à reléguer cet art à une place plus marginale au sein du cirque.

Les qualités essentielles du métier sont l’écoute et l’observation attentive des autres, souligne l’artiste, dont on devine aisément qu’elle les possède. Pour elle, être clown constitue un véritable engagement et demande un courage souvent mal compris : « Déjà, les gens pensent que je suis folle de faire du cirque, alors qu’être clown aujourd’hui, c’est un choix incroyable ! » 

Une mission sociale en expansion

Cette réflexion sur le rôle du clown comme révélateur des émotions humaines résonne particulièrement dans une société où les liens sociaux se fragilisent et où l’actualité anxiogène affecte le moral collectif. Amy Éloïse Mailloux, directrice du marketing et des communications à la Fondation Dr Clown, observe que les demandes pour faire venir des clowns dans les établissements de santé sont croissantes.

Si la fondation est déjà solidement implantée dans les hôpitaux pédiatriques, l’autre grand volet concerne les aînés dans les CHSLD, une population qui souffre particulièrement d’isolement au Québec. D’un ton pédagogue, la jeune femme explique l’adaptation nécessaire de leur approche : « Là où les enfants reçoivent des bulles, des accessoires et de la légèreté, les aînés sont rejoints par la discussion, la musique aussi. »

Toutefois, si la société réclame davantage d’interventions clownesques pour pallier l’isolement, Cédric Descamps rappelle que cette mission ne doit pas être confondue avec une simple quête de divertissement. Le rôle du clown n’est pas de « mettre le cerveau en off », affirme-t-il, mais d’entrer en relation avec l’autre.

C’est ici que le clown trouve sa véritable utilité sociale : il ne nous détourne pas de nos difficultés, il nous aide à les traverser en rétablissant une connexion humaine authentique. 


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