La santé préventive en baie d’Ungava

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François Bellemare | Dossier Santé et Autochtone

Au cours des cinq dernières décennies, le réseau de la santé au Nunavik s’est indéniablement développé. Mais qu’en est-il de la santé des résidents eux-mêmes ? De nouvelles préoccupations sont-elles apparues ? Reportage dans deux CLSC de la région, à Aupaluk et Kangiqsualujjuaq, où les responsables locaux nous donnent l’heure juste.

Sur l’ensemble du Nunavik, on trouve deux petits hôpitaux régionaux, chacun desservant une moitié des 14 villages de la région : celui de Puvirnituq sur la baie d’Hudson, et celui de Kuujjuaq sur la baie d’Ungava. Ce dernier supervise également les CLSC des sept localités dans un contexte général de très fort accroissement démographique chez les Inuits. 

Au CLSC de Kangiqsualujjuaq, l’infirmière assistante-cheffe Miaela Madan, qui reçoit une quinzaine de patients chaque jour, nous décrit les spécificités du village qui a vu sa population décupler en 40 ans pour avoisiner maintenant 1400 résidents. 

La santé préventive en baie d’Ungava
Kangiqsuallujjuaq (en inuktitut : la très grande baie) est situé sur une grande anse de la Rivière George, à l’est de la baie d’Ungava.
Source cartographie : Océan Nord

« Rôle élargi » et « prescriptions collectives »

Son expérience de dix ans en obstétrique s’avère fort utile. « Comme on n’a pas de sage-femme sur place en permanence, on envoie les jeunes mères à Kuujjuaq pour accoucher, et de là vers Montréal, si une complication est en vue. Mais comme l’avion est le seul mode de transport, et qu’il arrive que les vols soient annulés par la météo, on a quand même chaque année deux ou trois naissances au village ». 

Miaela Madan, infirmière-cheffe adjointe du CLSC de Kangiqsualujjuaq 

Elle explique que son rôle se déploie ici en rôle élargi, découlant d’une formation couvrant l’ensemble des pathologies. Sans avoir le statut de super-infirmière, on comprend que Miaela pratique avec une plus grande marge de manœuvre qu’elle n’en aurait au Sud.

Néanmoins, comme toutes les petites localités, l’éventail de soins locaux est plus clairsemé. « L’importance des approches préventives, poursuit-elle, qui par définition demandent peu d’équipements ou de personnels spécialisés, prend donc ici tout son sens : cours prénataux, accompagnement pour cesser de fumer, ou de type Alcooliques anonymes. » 

Par exemple, pour la tuberculose, pour laquelle le village arrive au premier rang en baie d’Ungava, et dont la contagion est favorisée par les maisons surpeuplées. Le manque de logements touche même le personnel du CLSC : « Même si on a le budget pour embaucher une troisième infirmière, pourrait-on la loger sur place ? ».

Avancées et défis de la santé communautaire autochtone

Maila énumère plusieurs accomplissements positifs au fil des ans. « On a des soins à la petite enfance, un bon taux de vaccination, deux médecins, une travailleuse sociale avec douze ans d’expérience au Nord, une deuxième infirmière dédiée aux personnes âgées qui souvent vivent en maisonnées intergénérationnelles. L’une d’elles publie d’ailleurs régulièrement des capsules sur les médias sociaux. Certaines ressources sont partagées avec d’autres communautés, comme une nutritionniste, ou la détection de la tuberculose ». Mais si la mortalité infantile a beaucoup reculé et que les personnes âgées vivent plus longtemps, il y a en même temps la tragédie sociale des nombreux décès chez les plus jeunes, souvent par surdose ou par suicide.

« C’est la conséquence de tous les maux psychosociaux : dévalorisation, consommation, dépression… Les maladies cardiovasculaires augmentent, tout comme le diabète, découlant de la malbouffe. Et d’autres aspects aussi laissent à désirer, en première file l’énorme défi du recrutement, encore plus aigu qu’au Sud. Plusieurs initiatives de prévention tombent à l’eau lorsque quitte le professionnel qui l’a initié. Et avec le recours généralisé aux agences (plutôt que le recrutement individuel), la distance avec les patients s’approfondit; ce qui est contre-productif. L’approche préventive est pourtant un grand besoin ! ».

Une nouvelle approche : Saillivik.

Le CLSC a ainsi pris l’initiative d’un nouveau service, installé dans un édifice distinct depuis l’été 2024 et appelé Saillivik (en inuktitut : un état de bien-être). Fort d’un diplôme en addictologie et d’une pratique de plusieurs années au centre-ville de Montréal comme infirmier clinicien, François Leduc nous y reçoit dans un décor voulu le moins institutionnel possible : murs décorés, coussins au sol en guise de sièges, et surtout l’invitation aux patients de se présenter sans rendez-vous.

« On donne des cours de premiers soins; comme on encourage beaucoup les résidents à consulter au tout début de symptômes, ou même à encourager un proche à faire le premier pas, par exemple pour diminuer la consommation d’alcool ou de tabac, ou détecter la tuberculose. 

Dans un petit village où tout le monde se connait, beaucoup sont gênés de devoir déclarer leur problème à la réception du CLSC. Alors qu’ici, dès qu’on entre, on est en confidentialité, face à un intervenant. En santé, l’approche préventive, c’est payant ! ». 

La santé préventive en baie d’Ungava
François Leduc, infirmier au tout nouveau Centre Saillivik (Photo F.B.)

Un autre volet de Saillivik est l’intervention à l’école, avec la mise sur pied d’un club de garçons et d’un club de filles, pour faciliter le dialogue. « On arrive mieux à rejoindre les ados, pour parler de santé sexuelle, de contraception ; dans un contexte de nombreuses grossesses adolescentes chez les Inuites, ce n’est vraiment pas un luxe ! Néanmoins, se désole l’infirmier, malgré notre amélioration dans les interventions pour traiter les surdoses, les problèmes de toxicomanie ont amplifié avec la multiplication des drogues chimiques, qui prolifèrent impunément dans la communauté, et particulièrement chez les jeunes ».

Aupaluk : le nouveau CLSC répondra-t-il aux attentes ?

Inauguré au printemps 2024, cet imposant bâtiment de 20 000 p2 (15 fois plus spacieux que les anciens locaux) aura coûté plus de 45 M $ à construire ; un budget que certains jugent démesuré en regard de la modeste population desservie : un village de 245 personnes. Sa coordonnatrice Louisa Grey — déjà membre du conseil d’administration pendant les années de planification du projet — en donne les raisons : « On sait que la croissance démographique se poursuivra encore longtemps, donc on ne voulait pas se retrouver avec une ressource qui s’avère trop exiguë quelques années à peine après son inauguration. Aussi, l’édifice a été conçu pour servir éventuellement de refuge en cas de catastrophe naturelle, ou autre grande urgence. »

La santé préventive en baie d’Ungava
La Coordonnatrice du CLSC d’Aupaluk, Louisa Grey. Photo F.B.

Ressources professionnelles autochtones en pénurie

En faisant le tour (salle de trauma, physiothérapie, dentisterie, médecine familiale, etc.), le visiteur est effectivement impressionné. Au Sud du Québec, bien des communautés dix fois plus peuplées n’ont pas la moitié de la surface clinique d’Aupaluk ! Ce qui amène la question des ressources humaines nécessaires à l’efficacité de cette panoplie de services. « C’est vrai que notre personnel ne compte que onze personnes, mentionne la coordonnatrice (chargée entre autres de l’embauche du personnel local) ; et que par exemple, nos deux salles de dentisterie sont souvent inoccupées. Si on avait au moins une hygiéniste dentaire sur place, ce serait déjà un grand pas en matière de prévention ; et encore plus si elle était elle-même Inuite ».

Elle-même a suivi un itinéraire assez fréquent dans la région. « J’étais adolescente au secondaire quand je suis tombée enceinte de mon premier enfant. Ensuite, j’ai commencé à travailler dans différents emplois : interprète (entre autres pour les dossiers de justice), employée d’entretien, etc. Au fil des ans, j’ai développé une conscience sociale très ancrée localement, avec entre autres un désir d’améliorer le bien-être des enfants. Dans le village, la moyenne d’enfants par famille approche quatre ou cinq ; ce baby-boom pose des défis très spéciaux ! »

La cabane du Docteur Arnold

En approche de santé préventive, l’originalité est bienvenue. Comme par exemple l’initiative d’un médecin en poste depuis des lunes dans le Grand Nord, qui y a dédié un genre de cabanon situé juste à côté du CLSC de Kangiqsualujjuaq. Coiffé d’un panache de caribou, l’espace est ouvert à quiconque veut y passer pour simplement jaser avec le médecin, ou avec les autres visiteurs. Une façon comme une autre de favoriser la sociabilité, l’une des clés pour une communauté en santé…

Les plus et les moins de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois

Si on renégociait l’ensemble de la CBJNQ, que conserver ? Que changer en priorité ? Louisa Grey répond :

« Évaluer la Convention de 1975, une grande question ! En quelques mots, on doit reconnaitre que l’accès aux soins de santé est en progrès constant, avec un CLSC dans chaque village, et deux hôpitaux régionaux; c’est probablement l’une des raisons de notre accroissement démographique. Mais il y a tout de même encore tant à faire ! »

« Par exemple, du côté du Département de la Protection de la Jeunesse (DPJ), qui est responsable des enfants victimes de situations familiales dysfonctionnelles. Pendant longtemps, ils étaient envoyés dans des familles au Sud, ce qui très vite leur faisait perdre leur langue, au point de les assimiler culturellement; beaucoup ne reviendront jamais au Nord. Les choses ont changé, avec maintenant une réelle écoute de la DPJ pour des solutions de rechange, comme de confier temporairement l’enfant à une autre famille du village – ce qui n’est pas toujours évident, je sais bien. Mais il y a encore surtout un grand déficit de communication, qu’il faut travailler à combler. »

Photo en haut: Le tout nouvel édifice du CLSC d’Aupaluk, sur la côte Ouest de la baie d’Ungava. Photo F.B.

La santé préventive en baie d’Ungava
Projet journalistique Nunavik 1975-2025
Sous ce titre général évoquant le 50e anniversaire de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) dont sont issues les instances actuelles du Nunavik, l’auteur nous livre une série de reportages ou entrevues sur cette région au Grand Nord du Québec. Il a bénéficié d’une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).

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