Propos recueillis par Raymond Viger | Dossier Culture
Amélie Prévost, championne mondiale de slam en France en 2016. Invitée à un tournoi de slam en Belgique en 2015, elle développe des liens. Elle rencontre des organisateurs culturels qui l’invitent dans des festivals. D’année en année, elle cumule résidences en écriture, spectacles, tournées et collaborations avec des artistes européens.
Rencontre avec Amélie Prévost, une artiste internationale très humble. Retour sur son parcours.
2016. Ça commence à faire longtemps. Il s’est passé beaucoup de choses depuis. On en reparle souvent, parce que ça sonne prestigieux, mais ce n’est pas comme si j’avais une carrière internationale qui me ferait voyager en jet. J’ai la chance de me promener avec mes poèmes. Je suis reconnaissante chaque fois que ça se produit. Je suis émerveillée que ça se passe.
Je me sens très à l’aise quand j’arrive avec mon accent, ma culture. Parfois je change des mots dans un poème ou je modifie légèrement mon accent. Mais la plupart du temps j’essaye de rester fidèle à ce que je présente. C’est toujours bien reçu.
Ce n’est pas vrai que les Français sont méprisants face à notre accent. Au contraire, beaucoup d’entre eux semblent déçus de mon accent contemporain, comme s’ils s’attendaient à ce que je m’exprime en joual. C’est plutôt amusant.
De façon générale, ce que j’aime des Européens c’est qu’ils ont un rapport très fort à la culture, et en particulier à la littérature. Pour une autrice, c’est formidable de ne pas avoir besoin de se battre pour convaincre les gens que la littérature a encore son utilité, sa pertinence.
Je n’ai pas l’impression que ce que je fais là-bas est plus important que ce que je fais ici. Notre scène littéraire est dynamique et en constante évolution. Il se passe tellement de choses ici que c’est d’égale importance dans mon cheminement. Paris et Hochelaga, ce sont deux grandes villes!
De toute façon, moi, je me sens encore comme la relève. On ne voit pas les années passer. J’ai souvent l’impression d’avoir encore 18 ans et je regarde les gens que j’admire en me disant : « Quand je serai grande, je serai comme eux ».
Une bonne partie de mon succès vient du fait que je sais m’entourer de gens compétents. Les désorganisés comme moi, et comme bien des poètes, on ne fait jamais rien s’il n’y a pas de monde derrière, comme les éditeurs, les organisateurs, les diffuseurs. Il faut travailler ensemble pour que la poésie rayonne. Et il faut reconnaître le travail de ceux qui dans l’ombre tentent tant bien que mal d’empêcher l’art et la culture d’être écrasés par la machine capitaliste.
Être poète
Ma carrière a débuté il y a une quinzaine d’années. Mais des événements sont arrivés auparavant qui ont nourri la démarche, l’écriture et ma façon d’aborder la scène. J’ai fait des études en théâtre. J’étais déjà interprète avant de commencer à écrire. Mes premiers écrits étaient des pièces de théâtre. Je pense que ça paraît dans ma poésie. Il y a quelque chose de théâtral dans mon envie de raconter une histoire à travers le poème. Ce qui ne veut pas dire que je ne porte pas aussi une attention particulière à l’évocation, à la création d’images.
D’ailleurs, on m’a déjà reproché de faire de la poésie trop spectaculaire. Ça m’a beaucoup fait rire parce que ça sonnait comme « quand c’est spectaculaire, ce n’est pas de la poésie. » Mais la réalité, c’est que je suis considérée comme trop poétique pour être du théâtre ou du conte, mais trop narrative et trop théâtrale pour être de la poésie. Et à bien y penser, je m’en fous. Si tu passes un bon moment en lisant mon livre ou en assistant à mon spectacle, c’est tout ce qui m’importe. Mettez-moi dans la case que vous voulez.
J’ai beaucoup de misère à séparer les formes d’art. Dire : ça c’est de la poésie, ça c’est de la chanson, ça c’est du conte… Je trouve ça limitant. Je comprends qu’on a besoin de définir, de comprendre, d’intellectualiser parfois pour aller plus loin ou pour mettre en marché nos œuvres. Mais il y a quelque chose de contre-intuitif à cantonner des artistes à de petites cases. Un artiste est un explorateur qui a le goût d’aller voir ailleurs pour nourrir ce qu’il fait. La liberté d’explorer, ça enrichit la création.
La poésie est difficile à définir. Elle est multiforme, elle prend la couleur de la personne qui la fait. Mis à part cette volonté de toucher la sensibilité du lecteur par la création d’images et de rythmes, il n’y a plus de règles précises. Ça se transforme au fil du temps.
L’histoire du théâtre est pleine de grands poètes. Par exemple, le théâtre grec de l’Antiquité, c’étaient des poètes qui montaient sur scène pour déclamer des histoires versifiées. C’était la même chose, écrire de la poésie et faire du théâtre. Puis, avec l’invention de l’imprimerie, ça s’est séparé en différentes branches, différentes approches, mais ça finit toujours par se rencontrer. Il y a une espèce de relation amour-haine entre le papier et la parole.
Slam et rap
Il y a eu une heure de gloire pour la poésie québécoise dans les années 60 et 70, un gros boum jusqu’aux années 80. Puis, une espèce de dépression culturelle a suivi. Ce n’était vraiment plus à la mode. À la fin des années 1990, on méprisait un peu la poésie. Au début des années 2000, c’est presque tombé dans l’oubli culturel, même si de magnifiques poètes continuaient d’écrire et de publier de grandes œuvres. Personne n’en parlait.
L’arrivée des scènes de slam a donné un gros coup de pied dans le derrière de la poésie pour que ça se relève. Parce que les scènes de slam n’ont pas été aimées par tout le monde. Bien des gens du milieu de la poésie ont détesté cette approche démocratique et « populaire » de la poésie. Mais ç’a donné des choses exceptionnelles! Beaucoup de poètes fabuleux sont passés sur les scènes slam comme Elkahna Talbi, Marjolaine Beauchamps, Baron Marc-André Lévesque et tant d’autres, qui ne s’identifient pas ou plus comme slameurs, mais qui sont passés par là.
La culture hip-hop a fait beaucoup pour la poésie aussi. Elle a débuté dans les années 1970-80, mais n’a été acceptée par la culture de masse que 20 ans plus tard. Dans la culture hip-hop, il y a le rap. Et le rap, c’est de la poésie orale mise en musique, une façon de faire de la poésie qui ne snobe pas les non-poètes, qui ne s’en tient pas à une élite autoproclamée, mais qui, au contraire, essaie de rejoindre le plus de gens possible. Bref, le mélange de tout ça, les scènes de slam, la popularité montante du rap francophone, etc., ç’a créé un bassin de public et d’artistes qui ont eu envie de redécouvrir la poésie. Je pense qu’il faut le reconnaître.
La place d’un texte
J’ai différentes façons d’écrire. Certains textes vont dans un livre et d’autres sont conçus pour la scène, et n’auraient pas leur place dans un recueil.
Quand j’écris un texte dédié à la scène, j’écris à voix haute. Je suis devant mon ordi, à la maison. Je ne vais pas écrire dans un café. À tout moment, il faut que je sois capable de m’entendre dire le texte, pour savoir comment il sonne et si j’ai du plaisir à le jouer. Je travaille l’interprétation du poème et le poème en même temps. Mais je ne fais pas ça quand je sais que je suis en train de travailler sur un livre. En fin de compte, ça donne des poèmes très différents. Je suis une artiste pluridisciplinaire. J’aime autant les livres que la scène. Ça me prend les deux, sinon je ne suis pas bien.
Je n’écris pas pour sauver le monde. J’écris parce que j’ai le goût d’écrire et que je suis capable de le faire. J’écris parce que ça m’aide à mieux comprendre le monde. J’écris parce que j’aime communiquer et que la littérature, qu’elle soit orale ou imprimée, me permet de rester en communication avec l’Autre.
Crédit photo : Julia Marois
Autres textes sur la Culture
- Je t’aime maman
- Campoétik 2023 : retraite poétique dans le bois gaspésien
- Des pâtes aux noms évocateurs!
Pour s’abonner à Reflet de Société.
Pour faire un don.
Continuez votre lecture :
Nouveautés littéraires
Luca Lazylegs Patuelli débute une nouvelle collection: Conte jeunesse. Son premier titre est Funky, le canard qui rêve de danser. Luca est un athlète olympique international. Il a été présent lors des Jeux olympiques de Vancouver ainsi que ceux de Paris.

Clara Yelle. Une participante de la Grande Journée des petits entrepreneurs Conte jeunesse. Les Fantaisies de Clara. Elle sera présente à la journée des Jeunes entrepreneurs chez Le Libraire le Papetier Hamster de Joliette. Le 7 juin de 10h à 14h. 144 rue Baby Joliette. Une belle occasion de soutenir une jeune entrepreneure de 10 ans et votre librairie locale.
Confidences autour du feu. Que jeunesse se souvienne.
100 ans d’histoire du Québec à travers 4 générations d’une même famille.
Les guerres, le week-end rouge, la crise d’octobre, la guerre de St-Léonard, le feu dans les raffineries, le métro, le théâtre, les bars… les pensionnats autochtones, la réalité Inuite…