Reflet de Société

Femme, Vie, Liberté : de Montréal à Téhéran

Elise Miara | Dossier Politique

Le travail journalistique autour de cet article remonte au début du mois de février 2026. L’Iran traverse une crise politique majeure, marquée par un effondrement économique et une contestation populaire violemment réprimée par le régime. Je rencontre trois femmes de la diaspora iranienne établie à Montréal pour comprendre comment elles observent et vivent, depuis le Québec, la situation dans leur pays d’origine.

À ce moment-là, tout semble en suspens : les manifestations en Iran durent depuis plus d’un mois et l’éventualité d’une intervention étrangère plane sur le pays. Puis l’actualité bascule. Les bombardements américains sur des cibles iraniennes le 28 février, suivis d’une escalade militaire dans la région, redessinent les contours du sujet. Je contacte à nouveau ces trois femmes, aux parcours et aux opinions diverses, pour recueillir leurs témoignages au lendemain du début de la guerre.

Comprendre la colère iranienne

Pour saisir ce qui se passe en Iran aujourd’hui, un rappel historique s’impose. En 1979, une immense révolte populaire renverse la monarchie du Shah soutenue par les États-Unis. La révolution marque un tournant majeur : la frange islamiste impliquée dans les mobilisations s’impose et une théocratie s’installe, dirigée par le clergé chiite et par son guide suprême, l’ayatollah Khomeini. Le vent de liberté porté par la révolution s’essouffle rapidement. Les opposants sont emprisonnés, torturés et les femmes doivent désormais couvrir leurs cheveux.

Si plusieurs vagues de contestation ont ébranlé le régime depuis, celle de 2022, déclenchée par la mort de la Kurde Mahsa Amini, arrêtée et torturée pour avoir mal porté son voile, marque toutefois un tournant. La colère éclate dans tout le pays et le slogan Femme, Vie, Liberté devient l’étendard d’une révolte féministe et civile sans précédent.

L’embrasement le plus récent date de fin 2025. Parti du bazar de Téhéran pour dénoncer la hausse du coût de la vie, le mouvement a gagné tout le pays avant d’être brutalement réprimé par le régime et sa milice, les Pasdarans(les Gardiens de la révolution). Internet et les communications sont coupées pendant près de vingt jours : un blackout total isolant l’Iran du reste du monde. C’est cette répression sanglante, d’environ 30 000 morts[1],  à laquelle les Iraniens établis à l’étranger assistent, impuissants.

Parallèlement, les tensions internationales s’intensifient. Les États-Unis, soutenus par Israël, exercent une pression croissante : Donald Trump menace d’intervenir militairement, tandis que des navires sont déployés dans le Golfe.

Une diaspora mobilisée mais désunie

Plusieurs opinions animent la communauté iranienne de Montréal, forte d’environ 25 000 personnes. Si tous s’entendent sur la nécessité d’une chute du régime, les perspectives sur la manière de libérer le pays et de bâtir l’avenir diffèrent.

C’est ce que j’apprends lors de ma rencontre avec Nimâ Machouf, dans un café du Plateau-Mont-Royal. Aujourd’hui épidémiologiste, engagée au sein du Nouveau Parti démocratique et active dans plusieurs collectifs féministes à Montréal, elle quitte l’Iran avec sa sœur à 18 ans, alors qu’il était devenu trop dangereux de militer. 

Pour elle, l’unité de la diaspora est une illusion. « Je ne suis allée qu’à une seule manifestation depuis janvier. Ce sont plutôt des monarchistes, favorables au retour du Shah, et qui affichent des positions pro-Trump ou pro-Israël. Ça n’a aucun sens pour nous », explique-t-elle. Par « nous », elle désigne ce qu’elle appelle les « progressistes », ceux qui refusent tant la théocratie que le retour de la monarchie ou une intervention américaine ou israélienne.

Femme, Vie, Liberté : de Montréal à Téhéran
Nimâ Machouf. Crédit photo : Élise Miara

Elle privilégie d’autres formes de mobilisation : « Nous organisons plutôt des expositions sur les récits de la rue en Iran ou des conférences avec l’Association des femmes iraniennes et le collectif Femme, Vie, Liberté », explique Nimâ.

Ailin, jeune femme de 22 ans établie à Montréal, porte un autre regard sur la situation. Je la rencontre à l’Université de Montréal. Une broche en forme de drapeau iranien est fièrement attachée à son chandail.

Elle participe chaque samedi aux manifestations organisées par une partie de la communauté et s’est même rendue à Toronto le 14 février, où 350 000 personnes ont défilé. Pour elle, le retour de la lignée Pahlavi (la famille de la dernière monarchie iranienne) est un espoir : « Ça ne peut pas être pire que maintenant. Les jeunes qui sortent dans la rue [en Iran] disent qu’ils veulent le retour du roi. Je ne peux pas m’opposer à ce que le peuple demande, surtout quand autant de jeunes sont morts pour ça. » Elle s’implique activement auprès de l’association étudiante Caspian, et prend part aux préparatifs des commémorations pour les victimes de la répression.

Enfin, il y a Mina Fakhravar. Aujourd’hui installée à Montréal, elle a grandi à Téhéran et n’a jamais vraiment quitté l’atmosphère politique de son pays d’origine. Doctorante en études féministes et militante féministe de longue date, elle observe avec horreur l’escalade des violences sexistes et sexuelles : « Empoisonnements, viols… le corps des femmes est devenu un champ de bataille. » Elle confie avoir longtemps cru à un retour possible : « J’espérais pouvoir retourner en Iran et vivre dans le pays dont je rêvais, comme des millions d’Iraniens. »

C’est cette rage, partagée par ces trois femmes, qui les pousse à espérer la chute du régime actuel, à l’image des milliers d’Iraniens descendus dans les rues de Téhéran comme dans celles de Montréal. Pourtant, leur vision de l’avenir se nuance. Comme Mina et Nimâ, une partie de la diaspora redoute qu’une intervention étrangère n’empire le conflit. « Je veux voir la fin de cette impunité, mais une guerre ne ferait qu’aggraver le chaos, comme on l’a vu en Syrie ou en Libye », témoigne Mina.

Elle ne s’est jamais sentie aussi isolée de la communauté iranienne de Montréal : « Avec le collectif Femme, Vie, Liberté Montréal, la mobilisation a été forte. » Elle ajoute que le collectif aurait subi des menaces de la part des groupes monarchistes. C’est ce qu’elle dénonce dans un article paru dans The Conversation, où elle évoque « des attaques en ligne et de l’intimidation » provenant de membres de la diaspora.

Il est difficile de faire entendre une voix qui refuse les solutions militaires. Ses aspirations sont pourtant celles de nombreux exilés : un Iran libre, égalitaire et démocratique, dont le destin resterait entre les mains de son propre peuple.

Le poids du déracinement

Cette pluralité de voix rend le deuil à distance encore plus complexe. Alors que les victimes en Iran se comptent par dizaines de milliers, l’impossibilité d’une vision commune ajoute un poids supplémentaire à l’exil.

C’est ce qu’explique Mina en évoquant la fracture au sein de la diaspora : « Je ne me suis jamais sentie aussi seule, isolée et abandonnée. En plus du deuil que l’on vit, il y a les monarchistes ici, et l’ombre de la guerre sur l’Iran. »

L’actualité politique s’ajoute aux difficultés de l’immigration. Émue, Ailin se sent prise « entre deux cultures », ne trouvant sa place ni dans la société québécoise ni dans la société iranienne. Sa présence à Montréal est le fruit du sacrifice de ses parents, ingénieurs, qui souhaitait offrir à leurs filles un avenir meilleur. Pourtant, l’intégration est loin d’être acquise : « Ma mère ne se sent pas vraiment chez elle ici, sa culture est là-bas. »

Pour ces femmes, la difficulté est triple : la nostalgie d’un pays qu’on ne reconnaît plus, la barrière culturelle et linguistique au Québec, et désormais, l’angoisse de la guerre qui rend les communications impossibles.

À l’heure de la guerre

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël frappent des bases militaires et nucléaires en Iran. La guerre éclate. Je rappelle Mina, Nimâ et Ailin.

L’angoisse est venue se greffer à la colère politique. « Ils ont dû se déplacer vers une autre maison plus au nord de Téhéran », raconte Ailin au sujet de sa famille dont la maison a été endommagée par un bombardement à proximité. À la violence des bombes s’ajoute la précarité : les prix des logements de location explosent et les coupures incessantes d’Internet depuis fin décembre représentent pour certains des mois de salaires perdus. Certaines femmes gagnaient leur vie grâce à Internet : « Ventes sur les réseaux sociaux, commandes en ligne, livraison, tout ça n’est plus possible pour elles », m’explique Mina.

Nimâ dénonce l’hypocrisie de l’interventionnisme américain : « L’attaque menée par Trump ne se fait pas pour aider le peuple iranien. Elle répond à des intérêts géostratégiques : le pétrole, le gaz, l’uranium. »

Pendant que les populations se retranchent dans la peur des bombardements, le régime renforce le blackout. Les VPN ou l’accès à Starlink coûtent désormais une fortune, isolant davantage les Iraniens. C’est une double violence : les frappes étrangères d’un côté, la répression accrue du régime de l’autre.

Une guerre de l’information est en cours. Entre la propagande israélienne et la communication de l’armée américaine sur TikTok et Instagram, le conflit est transformé en spectacle. La Maison-Blanche elle-même a publié une vidéo d’opérations militaires sur fond de la musique Macarena. À cette banalisation de la guerre, s’ajoute l’intelligence artificielle qui brouille les pistes et rend difficile la distinction entre véritables et fausses images de bombardements.

À jamais, « Femme, Vie, Liberté »

Malgré les bombes, le slogan de 2022 demeure, selon Mina, un symbole puissant : « Il n’y a rien de plus unificateur. » Mais en temps de guerre, le corps des femmes est la première cible. Des rapports de médias comme Iran International font état d’infirmières violées par les forces du régime à Téhéran en mars 2026, pour avoir porté secours aux manifestants. Documentées par plusieurs organisations de défense des droits humains comme Amnesty International et Human Rights Watch, ces violences sexuelles sont utilisées comme outil de terreur pour asseoir la domination du régime sur une société qu’il sent lui échapper.

À Montréal, se mobiliser en temps de guerre peut s’avérer douloureux pour des membres de la communauté. Entre les examens à l’université et l’inquiétude constante pour ses proches en Iran, Ailin n’a plus le cœur à manifester.

Le 8 mars 2026 marquait toutefois la Journée internationale des droits des femmes. À Montréal, plusieurs collectifs, dont Femme, Vie, Liberté Montréal, se sont réunis. Dans la foule, on pouvait lire sur les pancartes : « Non à la guerre, non au gouvernement islamique ». Nimâ et Mina étaient présentes, prônant une convergence des luttes nécessaire.

En refusant à la fois la dictature religieuse et les bombardements étrangers, ces femmes rappellent qu’il n’existe pas d’issue binaire à cette crise. Alors que la propagande de l’armée américaine tente de déshumaniser le conflit dans les espaces médiatiques et sur les réseaux sociaux, une partie de la diaspora iranienne continue de marteler un message clair : la liberté ne naîtra pas du chaos militaire, mais de la volonté d’un peuple qui refuse de devoir choisir entre deux oppresseurs.


[1] Le bilan exact reste incertain en raison de la coupure d’Internet et des communications, imposée par les autorités iraniennes. Les estimations varient fortement selon les sources, allant de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de morts.


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