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Régions en pénurie de toits

Régions en pénurie de toits

Par l’équipe Reflet de Société | Dossier Économie

Alors que la crise du logement fait régulièrement la une des journaux dans les grandes villes comme Montréal ou Québec, la réalité que vivent les populations en région reste trop souvent reléguée au second plan. Pourtant, de Gatineau à Baie-Comeau en passant par Drummondville et Gaspé, le logement abordable se fait tout aussi rare. Et parfois même plus.

« Ici, en région, le logement, c’est criant », affirmait Benoît Leblanc, le directeur d’Itinérance Zéro Gatineau lors d’une table ronde sur l’itinérance. « Le gros problème, c’est le 1er juillet », poursuit-il, en référence au pic annuel de déménagements au Québec.

En dehors du tumulte montréalais, ce moment est en effet vécu comme une véritable période de crise pour nombre de personnes à faible revenu. Car les rares logements sociaux disponibles, notamment les HLM, sont ajustés en fonction des revenus d’impôt de l’année précédente.

Pour certains prestataires de l’aide sociale, ce recalcul peut entraîner une augmentation majeure de leur loyer. « Ça nous a fait toute une deuxième ligne d’itinérance à supporter », explique Benoît Leblanc.

Manque de logements abordables

Partout en région, le constat est le même : il manque des logements. Et quand ils existent, ils sont trop chers. Alain Bernier, intervenant communautaire pour le Réseau de solidarité itinérance du Québec, parle d’une « très grande majorité des ressources communautaires dépassées : manque de lits dans les refuges, manque de personnel, épuisement professionnel ».

Dans certaines villes moyennes, l’arrivée des nouveaux travailleurs, souvent recrutés pour faire face à une pénurie de main-d’œuvre, vient exacerber le problème. « C’est beau de recruter des salariés, mais quand il n’y a plus de logements à louer ou à vendre, où vont-ils ? », demande David Leboeuf de Transit Sept-Îles, un organisme qui vient en aide aux personnes en situation d’habitation d’urgence.

Il pointe aussi un fossé croissant entre d’une part les politiques de croissance économique, et d’autre part l’absence de planification en matière d’habitation.

L’itinérance rurale

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’itinérance n’est pas l’apanage des grandes villes. En région, elle est présente, mais souvent invisible. On parle alors d’« itinérance cachée » : des personnes qui dorment dans leur voiture, dans un sous-sol trop petit ou dans des logements temporaires instables.

Alain Bernier déplore les conséquences durables de la pandémie, qui a fragilisé des personnes déjà vulnérables et précipité d’autres dans des situations de grande précarité. La perte d’emploi, l’isolement, la hausse du coût de la vie et l’accès limité aux services ont contribué à faire basculer de nombreux citoyens dans l’itinérance, qu’elle soit visible dans l’espace public ou plus discrète, vécue chez des proches, dans des logements temporaires ou inadéquats.

Dans plusieurs cas, il s’agit de mères monoparentales, de personnes en convalescence psychologique ou d’ex-travailleurs saisonniers privés de revenus.

Aides sociales insuffisantes

Selon Alain Bernier, une réforme des prestations serait essentielle pour prévenir les glissements vers l’itinérance. « Les gens ne sont pas en situation de pauvreté parce qu’ils le veulent, mais parce que les conditions matérielles les y obligent. »

Les effets en cascade sont nombreux : impayés de loyer, dettes, troubles de santé mentale, perte d’emploi. Sans filet social solide ni logements abordables, il devient très difficile de s’extraire du cercle vicieux.

Bien que certaines aides financières au logement aient été bonifiées ces dernières années avec une prestation d’aide sociale passée de 725 $ à 829 $, la réalité demeure particulièrement difficile dans plusieurs régions du Québec. Le problème ne se limite pas à la rareté des logements : il s’agit aussi d’une question d’accès et de priorités dans l’attribution.

Un angle peu discuté concerne les entreprises qui, pour combler la pénurie de main-d’œuvre, recrutent des travailleurs étrangers temporaires. Ces employeurs ont l’obligation légale de loger leurs employés. Dans certaines localités, cela a mené à des situations extrêmes : acquisition par ces entreprises d’immeubles entiers, expulsion des locataires en place, rénovation, puis remise en location… mais à des loyers inaccessibles pour un travailleur local moyen. Les unités deviennent ainsi des logements exclusivement réservés au personnel importé, créant une forme de marché parallèle du logement. De plus, des employeurs peu scrupuleux obligent des travailleurs temporaires à dormir dans une même chambre. Ils sont, en conséquence, parfois jusqu’à 20 personnes à cohabiter dans une maison familiale.

Ce phénomène est accentué par le faible parc immobilier disponible en région. Contrairement aux grands centres urbains, il y a peu d’alternatives : perdre son logement peut signifier devoir quitter la municipalité, voire changer de région.

Autre réalité propre aux régions : l’itinérance invisible. Dans les grandes villes, celle-ci est souvent associée à la rue et au chômage ; en région, elle se manifeste davantage par cette impossibilité de trouver un toit, même en travaillant 40 heures par semaine. Cette nuance change complètement la manière de concevoir les politiques publiques : il ne s’agit pas seulement de créer des logements d’urgence, mais de garantir un marché locatif abordable pour les travailleurs locaux.

Des solutions en cul-de-sac

Des solutions existent, mais elles demandent une volonté politique forte. Le développement de logements sociaux et coopératifs est l’une des principales pistes avancées par les organismes communautaires. Mais dans bien des cas, les projets sont freinés par des lenteurs administratives, un manque de financement, voire une opposition municipale.

D’autres voix plaident pour une meilleure concertation entre les acteurs de l’emploi et ceux de l’habitation. Lorsqu’une ville choisit de se doter d’une stratégie d’attraction de main-d’œuvre, elle doit impérativement penser à l’accueil résidentiel, notamment pour les personnes à faible revenu.

Enfin, les trois panélistes de la table ronde de Gatineau insistent sur la nécessité de renforcer le soutien aux populations vulnérables : augmenter les prestations d’aide sociale, développer des services de santé mentale en région, soutenir les ressources communautaires débordées.

Un droit au logement partout

La crise du logement n’épargne aucune région. Mais si elle est plus silencieuse en dehors des grands centres, c’est qu’elle touche des personnes encore plus isolées, souvent moins écoutées.

Reconnaître le droit au logement comme un droit fondamental, c’est agir d’urgence pour les villes, mais aussi pour les campagnes, les villages, les banlieues oubliées. Car sans chez-soi, difficile d’espérer une place dans la société.

Un vestige précieux menacé

Aujourd’hui, les bâtiments sont achetés par des investisseurs, laissés à l’abandon, voire transformés en condos ou en hébergements touristiques. Dans plusieurs cas, les services d’incendie ont dû les barricader pour danger, privant ainsi des locataires à faible revenu de logements essentiels.

Un coup dur pour les régions

Dans des régions touristiques telles que la Gaspésie ou les Îles-de-la-Madeleine, un nombre croissant de logements est réservé à la location de courte durée pendant la haute saison.

Derrière cette vitalité économique apparente se cache une réalité plus sombre : des résidents de longue date voient leur bail non renouvelé et sont contraints de quitter leur milieu de vie, parfois sans solution durable, glissant vers une forme d’itinérance saisonnière.

À Drummondville, Baie-Comeau ou Granby — où le taux d’inoccupation avoisine les 2 % — le phénomène se fait plus discret, mais tout aussi préoccupant. Des logements semblent se retirer du marché locatif traditionnel, parfois sans annonce officielle ni débat public : une partie de l’offre se déplace vers des usages moins visibles — location à court terme, ententes informelles ou sélection accrue des locataires — rendant le marché encore plus difficile d’accès pour certains profils. Peu à peu, l’offre se contracte, les possibilités s’amenuisent, et ce sont des trajectoires de vie entières qui se retrouvent fragilisées.

Ainsi, loin de se limiter aux métropoles, la crise du logement redessine en profondeur le paysage résidentiel québécois et révèle des fractures territoriales et sociales qui appellent à une réflexion collective — et, surtout, à des réponses adaptées à la réalité des communautés locales.

En haut, crédit photo : Élise Miara


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