L’équipe de Reflet de Société | Dossier Éducation et Économie
Parfois, une journée suffit pour transformer un élève en petit entrepreneur. À l’école internationale Les Mélèzes, à Joliette, Étienne Sylvestre, enseignant de 5e année du primaire, en est convaincu : l’esprit entrepreneurial n’attend pas l’âge adulte pour émerger. Maintenant, Étienne voit ses élèves s’épanouir dans le cadre d’un projet annuel baptisé PME : Petits et Merveilleux Entrepreneurs, qui culmine avec La grande journée des petits entrepreneurs. Une expérience formatrice, concrète… et inoubliable.
« Dans notre programme, il y a six grands modules de recherche, dont un consacré à l’entrepreneuriat », explique Étienne Sylvestre. « Avec le module PME, on veut ouvrir les élèves au monde, leur donner le goût d’oser. »
Concrètement, chaque année, l’école invite des entrepreneurs à venir partager leur réalité avec les élèves : conseils pratiques, défis, petits exercices, tout est pensé pour donner aux enfants un avant-goût de la vie professionnelle.
Mais le projet ne s’arrête pas aux murs de l’école. En collaboration avec des partenaires comme Papeterie Hamster ou des parents engagés, les élèves développent leurs propres produits, établissent un plan de financement, puis les vendent au grand public lors de la journée officielle.
« Cette année, on avait 17 produits différents, de la crème glacée maison aux chandelles en passant par des livres, des brumes pour la peau ou des boules à planter. Les enfants sont devenus riches le temps d’une journée ! », lance Étienne en riant.
Au-delà de la vente
Derrière cette effervescence ludique se cache une foule d’apprentissages essentiels. « Les enfants apprennent à gérer un budget, à faire des choix d’achat de matières premières, à calculer un prix de vente… et surtout à travailler ensemble. Il faut savoir proposer des idées, trouver des compromis, rebondir après un échec. »
Ces compétences, bien qu’elles ne figurent pas toujours dans les bulletins, forgent la confiance, la créativité et l’autonomie.
« Je le dis souvent aux parents : mes élèves ne se souviendront peut-être pas de mes cours de français et de mathématiques, mais du projet PME, ils s’en souviendront toute leur vie. »
Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’entrepreneuriat serait une activité périphérique ou complémentaire à l’enseignement traditionnel, Étienne y voit au contraire une parfaite synergie.
« Ce n’est pas contraignant. Il suffit d’une bonne gestion du temps et d’une bonne connaissance du programme. On fait des ponts constants entre les compétences scolaires et les situations vécues : taxes, communication, gestion, mathématiques, etc. »
Les élèves apprennent à se présenter, à argumenter, à promouvoir leurs produits, notamment via la page Facebook de l’école. « C’est une situation de travail authentique. Ils comprennent à quoi servent leurs apprentissages. »
Loi déconnectée du réel
Depuis juin 2023, au Québec, une loi interdit le travail rémunéré pour les moins de 14 ans. Et nous avons déjà eu l’occasion de le dire, cette mesure est originellement destinée à protéger les enfants, mais, dans des contextes comme celui des PME, cette dernière apparaît à Étienne Sylvestre comme déconnectée de la réalité.
« Tout dépend de l’enfant et de l’intention derrière. Gagner quelques sous pour de l’argent de poche, c’est une super expérience. On parle ici de quelques heures, dans un cadre bienveillant, pas de 40 heures par semaine. La loi devrait être plus souple. »

Il poursuit : « C’est frustrant de dire à un jeune : “Je ne veux pas que tu sois payé.” Pourtant, ces enfants existent déjà. Ils travaillent, ils créent, ils se dépassent. C’est valorisant, c’est structurant. » Alors, peut-être qu’interdire cela, c’est freiner une jeunesse proactive au nom d’une protection généralisée.
Pour Étienne, il existe un clivage croissant entre une jeunesse motivée, curieuse, créative… et un cadre légal trop rigide. « On voit des jeunes qui veulent s’investir, mais à qui on refuse le droit de gagner de l’argent. Pendant ce temps, on se plaint du temps d’écran, du décrochage scolaire, du manque d’autonomie. »
Selon lui, il serait temps de créer une « zone grise » entre travail abusif et expérimentation encadrée. « Il faut légiférer les emplois étudiants de manière plus fine. Pas question qu’un enfant de 13 ans fasse du porte-à-porte n’importe où. Mais avec un mentor, des balises claires et un encadrement pédagogique, c’est possible. » Il faut structurer, sécuriser, encadrer, mais pas interdire — entend-il.
Appel aux enseignants et au gouvernement
Étienne en profite pour adresser un message aux enseignants : « Je sais que beaucoup sont épuisés, qu’on a des programmes à respecter. Mais foncez ! Osez vivre un projet entrepreneurial avec vos élèves. Allez chercher ce qui les passionne, célébrez leurs efforts, sortez des murs de l’école. C’est une des plus belles aventures à vivre en classe. »
Quant au gouvernement, Étienne invite à prendre au sérieux ces élans précoces : « Ce sont les entrepreneurs de demain. Pourquoi attendre qu’ils aient 18 ans pour les accompagner ? Offrons des subventions pour des projets jeunesse, des programmes d’incubation à l’école primaire. Rendons cela possible. »
À celles et ceux qui hésitent à se lancer, très jeunes ou jeunes, Étienne conclut avec simplicité : « Commence petit. Va voir un voisin, une tante, demande-leur ce qu’ils pensent de ton produit. Même si ça ne marche pas, tu vas apprendre quelque chose. Il n’y a pas de limites. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. »
Un message porteur pour une génération qui n’attend pas l’âge adulte pour rêver, entreprendre et grandir.
Crédits photos : Étienne Sylvestre
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