Frédérique Lapointe | Dossier Culture
En novembre 2025, un groupe d’illustrateurs et de créateurs québécois se réunissent au Salon du livre de Montréal pour protester contre l’utilisation de l’intelligence artificielle générative (IAG) dans le milieu culturel. Parmi les manifestants, un homme se démarque de la foule. Son nom? Pascal Colpron. Portrait.
Pascal Colpron est un bon causeur. Ça tombe bien, il a de nombreuses années d’expérience dans son sac, à commencer par sa carrière prolifique. Il a travaillé dans le domaine des effets spéciaux au cinéma et à la télévision pendant plusieurs années, à titre d’artiste storyboard et de directeur artistique. Insatisfait du travail qu’il faisait dans cette industrie, il a eu envie de « se laisser aller artistiquement », selon ses propres termes. « J’avais envie de créer mon propre nom », avance-t-il. En 2008, dans un contexte favorable à l’émergence d’auteurs bédéistes notamment grâce à Internet, il se lance dans l’illustration et est à présent bédéiste autonome. Entre des ouvrages à saveur autobiographiques (Mon petit nombril) et des collaborations avec des magazines comme Les Débrouillards, la carrière de Pascal prospère et se construit à partir d’une simple passion : celle de l’art.
Expérimentation et déception
Pascal a néanmoins traversé, dans les dernières années, des épisodes douloureux. Outre la pandémie, il a dû s’éloigner un temps de la production pour soigner sa fille aînée, atteinte d’un cancer. Mais vers 2024, une fois de retour dans le grand bain de la création artistique, il remarque que quelque chose a changé : moins d’opportunités s’offrent à lui. Dans son entourage, une inquiétude monte. Une nouvelle technologie pointe le bout de son nez : l’intelligence artificielle générative.
En tant qu’artiste et autoproclamé « chroniquement en ligne » (chronically online en anglais), il décide de prendre du temps pour se faire une tête lui-même sur ce que représente vraiment l’IAG. Après tout, l’heure était encore à l’expérimentation et cette technologie s’annonçait révolutionnaire. Pourquoi ne pas s’y essayer?
Pourtant, au fur et à mesure de ses recherches, Pascal déchante rapidement. Il réalise que la majorité des adhérents à cette nouvelle technologie n’embarquaient pas réellement pour l’amour de l’art, mais surtout pour se faire « quelques ronds de plus et tromper les gens sur leur niveau réel de talent ». Bref, Pascal y voit de la « poudre aux yeux. »
Puis est venue la question du plagiat. Il raconte l’histoire de la controverse autour du calendrier 2025 de l’Association des scouts du Canada. Chaque année, ce calendrier représente plus qu’un simple marqueur de temps : c’est un contrat d’envergure pour les illustrateurs sélectionnés, mais il symbolise également un objet culturel riche, une véritable célébration de la diversité des artistes canadiens et québécois. Pour l’année 2025, en revanche, l’association avait annoncé, selon les dires de Pascal, « un artiste pratiquement inconnu. On ne le connaissait pas. »
Selon lui, l’artiste en question, Marteen Trepaniez, a proposé des images en utilisant, en partie, l’IA. Le résultat, des images esthétiquement similaires à celles des livres pour enfants Martine, estime Pascal. En d’autres termes, les algorithmes s’inspirent, mais n’inventent jamais, d’où la question du plagiat.
Finalement, l’Association des scouts du Canada a engagé une autre artiste pour l’illustration du calendrier. Ce type de tollé fragilise autant qu’il mobilise. Les artistes dessinateurs étaient désormais face à un ennemi.
C’est après avoir lu la chronique du bédéiste Jean-Paul Eid intitulée « Quand l’intelligence artificielle aura tout dévoré », publiée le 15 novembre 2025 dans Le Devoir, qu’un déclic s’opère chez Pascal. Il se rappelle avoir été galvanisé en parcourant le texte.
C’est d’ailleurs ainsi que lui est venue l’idée d’une manifestation au Salon du livre de Montréal 2025, pour sonner l’alarme sur les dangers de l’IAG dans la culture. L’événement est organisé en une semaine, un temps record. Parmi les revendications des illustrateurs, Pascal met l’accent sur les maisons d’édition qui bénéficient de subventions publiques et utiliseraient l’IA pour leurs ouvrages.
Apprenti militant
Pascal Colpron n’est pas un activiste né dans l’âme. Il se considère de gauche, est conscient des préoccupations sociales et à l’égalité des sexes à cœur. Malgré ses convictions, il avoue n’avoir jamais fait le grand plongeon dans le monde du militantisme. De temps en temps, il se permettait des publications engagées sur sa page Facebook, mais il n’avait jamais « perturbé une chose pour une cause ». Les doutes ont donc fusé dans son esprit : et si tout ça, c’était une folie?
Qu’à cela ne tienne, grâce au soutien de son entourage et de personnes impliquées dans le mouvement, Pascal se lance dans les préparatifs. Impression des pancartes, rédactions de slogans, confection de badges et macarons, tout est fait pour créer un événement rassembleur.
Au début, Pascal prévoyait une manifestation silencieuse : les auteurs cesseraient les séances de dédicace à une heure donnée et le groupe se tiendrait en silence en tenant des pancartes pendant une quinzaine de minutes devant les éditeurs considérés comme fautifs.
Mais des amis et collègues se questionnent sur ce choix. « Silencieux? Tu es sûr? » disent-ils. Un soir d’insomnie, la tête de Pascal bourdonne. À deux heures du matin, il rédige une première version du discours, dans son lit, sur son téléphone. « Quand Jean-Paul Eid m’a dit “Tout est dit”, j’avais mon discours. »
Bien entendu, une manifestation ne pouvait pas se dérouler sans son lot de détracteurs. Quand est venu le temps, des internautes, majoritairement « des gens pro-IA », ont manifesté, sur les réseaux sociaux, leur désaccord avec l’événement. Une fois sur place, le groupe a néanmoins bénéficié d’un appui du directeur du Salon du livre, Olivier Gougeon.
La mobilisation s’est mieux passée qu’espéré. « [M. Gougeon] nous a même accordé la scène de l’Agora avec un micro, donc je n’avais pas besoin de crier. On avait pensé à des scénarios la veille pour être plus discrets, mais on nous a offert la scène qu’on convoitait sur un plateau d’argent. »
Finalement, malgré la nervosité, Pascal a livré son discours sans anicroche, avec un succès retentissant. « J’ai vu des larmes sur les visages de certains de mes collègues », se rappelle-t-il.
Art « humain »?
Après cette manifestation, le Regroupement pour l’art humain a été formé et Pascal a endossé le chapeau de co-porte-parole du groupe. En quelques mois, le RAH a rassemblé plus de 60 maisons d’édition, qui se sont engagées à ne plus utiliser l’IA et à valoriser l’« art humain ».
L’art humain. Ce pléonasme ambulant, qui nous force à employer le suffixe « humain » pour désigner ce qui nous a toujours paru évident, depuis des millénaires. Pascal, lui, voit cette nouvelle appellation d’un bon œil.
Il estime que la démocratisation de l’IA relève du mirage pour les PDG, élites et autres patrons. Habitués à passer des commandes à des personnes jugées bien plus imprévisibles, ils peuvent aujourd’hui donner des ordres à « des génies sortis de la bouteille d’apparence infaillible », ironise Pascal, mais qui sont tout autant imprévisibles et obstinés. Ils sont simplement plus rapides et surtout, moins chers.
« C’est pourquoi l’expression ‘art humain’ est pertinente, dit-il. C’est non seulement un badge de fierté, mais ça vient avec un système de valeurs. La sensibilité, la patience, le respect du processus qui rejaillit sur son créateur. »
À court le terme, le RAH prévoit envoyer des trousses aux éditeurs alliés aux revendications du regroupement. Celles-ci contiendraient divers objets (signets, affichettes, sceau « création 100% humaine »), permettant ainsi aux éditeurs de manifester leur appui à l’art humain et authentique. « Nous parlons également aux différents acteurs du milieu du livre et sommes invités à toutes sortes de panels et conférences », ajoute Pascal. Décidément, le travail n’est pas fini pour le collectif.
Dessin d’un coeur : Europeana
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