Oumou Diakité | Dossier Dépendance affective
Il y a des livres qui se lisent d’une traite, et d’autres qui se traversent comme on remonte une rivière à la force des bras. Violente tendresse, premier ouvrage d’Amandine Grocaut, appartient à cette seconde catégorie : un récit de survie, d’amour et de renaissance après la violence conjugale. En rencontrant cette autrice française installée au Québec depuis 2012, on comprend vite que son écriture n’est pas une posture littéraire, mais un acte de vie — un geste de réparation envers elle-même et envers celles et ceux qui peinent encore à croire qu’un avenir est possible après l’enfer.
Amandine a toujours été une artiste au grand cœur, mais elle a souffert émotionnellement pendant les premières années de sa vie, nous confiait-elle.
En décembre 2021, elle rencontre un homme dont elle tombe immédiatement amoureuse, elle croit trouver enfin le port qu’elle attendait. Mais malheureusement, ça sera la tempête puis une agression violente, en janvier 2023, la laisse entre la vie et la mort.
De cette blessure, l’auteure de Violente tendresse ne sort pas indemne, mais transformée. L’été suivant, elle se lance sur les chemins de Compostelle, seule, pour se reconstruire. « C’est en marchant que m’est venue l’idée d’écrire mon histoire », dit-elle.
L’idée d’un livre s’impose alors comme une évidence : Violente tendresse sera le récit de cette traversée, mais aussi une offrande à celles et ceux qui cherchent encore la sortie du tunnel. « Je l’ai vu comme une mission de vie à honorer, puisque j’avais eu la chance de rester vivante malgré l’horreur. »
De la douleur à la page blanche
Écrire sur la violence, c’est rouvrir la plaie pour la nettoyer. Pour Amandine Grocaut, l’écriture s’est imposée comme une forme de survie. « Ce fut un exorcisme, une libération, une reprise de pouvoir. J’ai réussi à me pardonner à travers ce que j’écrivais et ce que j’illustrais. »
Ses carnets personnels, remplis depuis des années, deviennent alors un matériau brut. Elle les relit, pleure, sélectionne, illustre — chaque geste participe à la guérison.
Accompagnée par son intervenante du CAVAC (Centre d’aide aux victimes d’actes criminels), qui relit et préface le manuscrit, Amandine s’emploie à trouver la distance juste. « Je ne voulais pas tomber dans le pathos ni dans la froideur. »
À force de réécritures et de dialogues, elle parvient à transformer la douleur en parole claire, à faire de son récit un outil de reconstruction, et non un cri de désespoir.
Le titre lui-même, Violente tendresse, incarne cette ambivalence. « C’est un oxymore que j’avais retrouvé dans un vieux poème. Il résume bien ma vie : apprendre à la dure, tout en m’accueillant avec compassion. » Dans ce paradoxe, toute la tension du livre : la confrontation brutale avec la violence, et la tendresse retrouvée envers soi-même.
Nommer sans s’enchaîner
L’un des défis majeurs du projet fut d’équilibrer ce qu’elle souhaitait livrer au public. « Bien sûr que j’ai hésité à publier certains passages. Il y avait des anecdotes trop lourdes à dévoiler. »
Amandine refuse de s’enfermer dans le rôle de victime. Elle conserve l’anonymat de son agresseur, efface des détails, mais garde l’essentiel : le cheminement intérieur. « Je voulais montrer que c’est dans l’adversité qu’on rencontre son vrai caractère. »
Depuis la parution du livre, en mai 2025, elle constate le chemin parcouru. « J’arrive désormais à me pardonner d’être restée dans cette situation. » Elle parle aujourd’hui d’amour de soi, de régulation émotionnelle et de prévention avec une clarté désarmante.
Violente tendresse a marqué la fin d’un cycle : « Écrire sur le sujet fut tout autant une libération qu’un contrat. Je me suis engagée à continuer d’en parler. »
Guérison ou acte de création
À travers son œuvre, Amandine place la douceur, le corps et le soin au centre du rétablissement. « Mon corps est à la fois mon chez-moi et mon véhicule. Je me suis promis de toujours me faire passer en premier. »

Ces mots, simples et puissants, résument l’apprentissage de toute une vie : réapprendre à s’aimer après la destruction. Elle parle de son cheminement comme d’une promesse tenue envers elle-même : choisir la paix plutôt que la peur, la lucidité plutôt que la fuite.
La société, selon elle, manque encore d’espaces pour réparer la violence. « Quand on se sent prêt à recevoir de l’aide, on la demande et on la trouve. Mais cette aide devrait aussi s’adresser aux agresseurs. Trop souvent, on les rejette sans chercher à comprendre leur souffrance. La violence, c’est un appel à l’aide des deux côtés. »
Une conviction qui guide ses actions : Amandine reverse une partie des ventes de son livre à des organismes d’aide, dont Écoute Entraide, la Fondation Jean-Lapointe et la maison d’hébergement Le Mitan. En trois mois, près de 1 000 $ ont déjà été distribués.
L’art comme responsabilité
Peut-on guérir par la littérature ? Amandine le croit. Mais elle nuance : « La littérature n’est pas le seul outil. Nous devons aussi cultiver notre empathie et faire taire notre ego blessé. » Pour elle, les artistes ne sont pas des héros ni des guerrières : « Je n’aime pas le mot “combat”. La violence se soigne avec de l’amour. »
Cette approche, à contre-courant des slogans, redonne un sens profond à l’expression violente tendresse. Guérir, c’est refuser la guerre, même symbolique. « Être violent, envers soi-même ou les autres, c’est souvent une rébellion contre le manque d’amour. »
Dire la douleur, semer l’espérance
Amandine Grocaut ne se fait pas d’illusion sur le rapport des médias à la parole des survivantes. « Si j’étais morte, mon nom serait partout à la télévision. Mais aucun journaliste n’est venu à ma conférence de presse. »
Une amertume lucide, tempérée par une détermination intacte : son objectif est désormais de faire entrer Violente tendresse dans les bibliothèques des établissements carcéraux. « Il n’y a pas que les victimes qui ont besoin d’aide. »
Aujourd’hui, l’auteure se dit apaisée. Et c’est grâce à ce vécu qu’elle peut enfin mener une vie qui lui procure le plus de satisfaction. Puis, elle peut passer sa mission de vie avant tout. Une mission qu’elle résume simplement : transmettre l’amour, même à partir du chaos.
En conclusion de notre échange, Amandine s’adresse aux femmes qui traversent encore la tempête :
« C’est normal d’avoir peur d’en parler. Mais il faut s’avouer à soi-même qu’on a vécu l’enfer. S’autoriser à faire face à la douleur, c’est déjà guérir un peu. Il n’y a pas de trop petit pas. L’important, c’est de rester en mouvement. »
Et pour clore, elle cite un extrait de la page 284 de son livre — un passage qu’elle dit encore lire les larmes aux yeux :
Un jour j’ai levé les yeux vers moi-même et j’ai souri.
Par hasard, comme ça, en croisant mon reflet.
J’ai vu la petite lumière qui avait bourgeonné entre mes poumons et que je voyais désormais au fond de mes pupilles.
Alors mes bras sont venus se lover autour de mon ventre. Je me suis même caressé la joue.
Une larme a coulé, puis deux, puis un torrent.
Et je me suis agenouillée devant tant de pureté.
Je ne suis plus le désert, je suis à nouveau l’océan.
De la violence est née la tendresse. Et d’un cri de douleur, une promesse de vie.
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