Par Frédérique Lapointe | Dossier Société
La Jeunesse Ouvrière Catholique (JOC) a traversé des décennies et des batailles. Aujourd’hui, elle tire sa révérence. Afin de fermer les rideaux dignement, la Fondation de la JOC présente le documentaire Voir – Juger – Agir : L’histoire de la JOC au Québec, véritable odyssée au cœur du combat syndical et ouvrier du Québec des années 30 jusqu’aux années 80.
Réaliser un documentaire sur l’histoire des mobilisations collectives au Québec semble être, de prime abord, une tâche ardue. Comment retransmettre avec acuité et fidélité le récit des soubresauts populaires de ce peuple ? Le documentaire Voir – Juger – Agir : L’histoire de la JOC au Québec lève le voile sur un des pans de ces mobilisations : un mouvement bien particulier, né à la croisée de la religion, du syndicalisme et de l’action directe. Malgré sa dissolution en 2022, le grand public pourra découvrir ce mouvement dans un film sorti en salle au printemps 2026.
Réalisé par Annie Deniel, le documentaire retrace le parcours du mouvement syndicaliste au fil des ans. Fondée en 1925 par l’abbé Joseph Cardjin en Belgique, la JOC prend de l’ampleur au Québec dès 1932. Très impliquée dans la lutte ouvrière, féministe et syndicale, elle privilégie l’action directe et l’éducation populaire afin de créer un changement durable et positif au sein de la population ouvrière québécoise.
À travers des colloques, des formations et des manifestations, elle a tâté le pouls de la classe ouvrière et lui a permis de s’éduquer, de s’unir et de s’organiser pour faire avancer ses droits sociaux. Son apport à la lutte syndicale, aux combats féministes et à l’action communautaire a été inestimable. La JOC a entre autres milité pour des meilleures opportunités scolaires aux filles, notamment en revendiquant un meilleur accès à la formation professionnelle et technique.
Elle s’est également impliquée dans les mouvements de participation des jeunes travailleurs, tels que le Sans-Chemises[1], le Mouvement Action Chômage[2] ou encore dans l’organisation de Carrefour 69 (un écho direct au mouvement de Mai 68 en France). La JOC a pris part à des manifestations mémorables, comme la Grande Marche pour l’emploi en 1983, qui a rassemblé des dizaines de milliers de personnes unies par une revendication commune : la création d’emplois durables, notamment pour la jeunesse québécoise.
Le film donne la parole à plusieurs anciens membres de la JOC et présente des images d’archives et des vidéos inédites, dont plusieurs qui appartenaient aux membres, retraçant l’histoire de ce mouvement. Son modus operandi, « voir, juger et agir », témoigne d’une volonté d’analyse du contexte socioculturel de leur époque : le mouvement encourage ses membres à mener des enquêtes dans leur milieu de vie, cibler les causes des difficultés sociales qu’ils rencontrent, puis agir en conséquence. « Sans la JOC, les jeunes ouvriers n’auraient jamais rien eu », pouvons-nous entendre au tout début du documentaire.
Solidarité et spiritualité

André Vanasse, producteur et recherchiste, raconte avec plus de détails la genèse de ce film. Il est membre de la coopérative Funambule Médias, spécialisée dans la diffusion, la production et la distribution de films. En parlant du documentaire, il montre un grand enthousiasme.
Le projet naît de sa rencontre avec Marie-Claire Nadeau, collègue et ancienne membre de la JOC, lors d’une grève de la Fédération autonome de l’enseignement en 2023. Ensemble, ils discutent de la fin de la JOC. Depuis longtemps, ses membres souhaitent transmettre l’héritage de leur mouvement sous la forme d’un documentaire. C’est ainsi que le projet est né.
Le travail de recherche s’est effectué en plusieurs étapes. De nombreuses archives ont été repêchées via la base de données de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) afin de truffer le documentaire de photos, vidéos et premières pages de journaux de l’époque. L’équipe de Funambule Médias a également fouillé dans les boîtes de carton des anciens bureaux de la JOC ainsi que dans les archives personnelles des membres du groupe.
Ce travail rigoureux a permis à André Vanasse d’en apprendre plus sur la JOC. Malgré ses contacts avec des acteurs du milieu, la Jeunesse Ouvrière Catholique demeurait un concept flou pour lui. L’enthousiasme n’a d’ailleurs pas tout de suite été au rendez-vous au sein de son équipe chez Funambule Médias durant la genèse du documentaire. « Les [collègues] sont plus jeunes que moi », explique-t-il, « Ils ne voulaient rien savoir des affaires cathos. Ils disaient : ‘‘Arrange-toi avec ça, le vieux!’’ », dit-il, non sans laisser échapper un petit rire.
Le budget initial prévoyait 30 minutes de film, mais la qualité du contenu lui a finalement valu une durée de 70 minutes. L’étape du financement a également été ardue. Le documentaire n’a bénéficié d’aucun financement public. « On s’y est pris trop tard et on n’y croyait pas au début », avoue M. Vanasse. « Finalement, tous les fonds ont été collectés par les anciens JOCistes. Nous avons obtenu un accès gratuit aux archives qui couvraient la JOC des années 20 jusqu’à la Révolution tranquille. »
M. Vanasse souligne également l’apport de la fondation Lucien-Labelle, spécialisée dans le rayonnement des valeurs chrétiennes dans le monde des médias et de la communication, ainsi que leur financement. « Ils ont vu le film et ils nous ont dit : “Voilà un film avec une vision de l’église autre que les scandales et les abus sexuels.” Ça nous a permis de le parachever. »
Et maintenant ?
Même si la JOC est officiellement en fin de vie, sa fondation a pour but de la faire atterrir en douceur. Elle vise notamment à promouvoir des valeurs de justice sociale auprès des jeunes. Les noms changent, les temps changent, mais l’esprit de résistance et de bataille, lui, reste le même.
À la fin du documentaire, des images de manifestations récentes viennent joindre le passé et le présent, les luttes d’antan et celles d’aujourd’hui. La grande manifestation pour le climat de 2019 est particulièrement mise en évidence. Ainsi, qu’est-ce que l’héritage d’un mouvement comme celui de la JOC peut apporter aux actions sociales modernes ?
« Au Québec, nous avons des institutions très fortes », affirme M. Vanasse. Organismes d’économie sociale, coopératives, organisations à but non lucratif, services publics, mouvement communautaire fort… ce legs, majoritairement développé au cours de la Révolution tranquille, constitue un héritage important du travail accompli par d’anciens groupes militants et activistes, dont les JOCistes. Après tout, « les valeurs des évangélistes à l’époque, c’était le partage. »
Mais dans un contexte de montée mondiale des inégalités, de l’extrême droite et de valeurs rétrogrades telles que le masculinisme, avons-nous raison de nous inquiéter ? Même si M. Vanasse qualifie l’époque actuelle de « période troublée », il demeure optimiste. Si les jeunes d’aujourd’hui ne partagent pas nécessairement les mêmes combats que ceux du passé, les méthodes d’éducation et de mobilisation de la JOC sont encore valables. « Les jeunes impliqués dans le mouvement écologiste, ils regardent, ils jugent et ils agissent. »
Face à un potentiel effritement de nos acquis sociaux et de nos valeurs progressistes, pouvons-nous espérer que notre filet social survive ? « Je pense que ça va résister, assure M. Vanasse. On est différents, on a une mentalité propre à nous. Nous avons des acquis extraordinaires qu’il faut défendre. »
Finalement, presque comme s’il était destiné à ma génération, M. Vanasse cite directement le documentaire : « La jeunesse, vous ne faites pas la révolution, vous êtes la révolution. » C’est ce genre de message, comme une poussée affectueuse dans le dos qui motive à continuer à avancer, qui me donne, en retour, le sourire aux lèvres. Décidément, certaines choses ne changent jamais.
[1] Les Sans-Chemises sont majoritairement composés de chômeurs et/ou d’organisations syndicales.
[2] Le Mouvement Action Chômage est un groupe de défense des droits des chômeurs fondé en 1970.