Oumou Diakité | Dossier Société
Que devient la mémoire lorsque les lieux qui la portent disparaissent ? L’actualité états-unienne, marquée par le démantèlement de certaines initiatives liées à l’esclavage, relance une question plus vaste : comment commémorer sans enfermer, et comment exister sans être réduit à un calendrier symbolique ?
Aux États-Unis, le retrait de certaines expositions consacrées à l’histoire de l’esclavage a ravivé le débat sur la place de cette mémoire dans l’espace public. Pour certains, ces décisions relèvent d’une tentative de réécriture. Pour d’autres, elles traduisent surtout une difficulté persistante à affronter un passé dérangeant.
Mais au-delà du cas des Etats-Unis, la question est plus large : que signifie commémorer ? Et que se passe-t-il lorsque l’existence d’un peuple semble devoir tenir dans un mois, un monument ou une exposition ?
Freddy Kyombo Senga, prêtre missionnaire d’Afrique et directeur du Centre Afrika à Montréal, adopte un regard à la fois lucide et décentré sur cette tension. Il le dit d’emblée : il ne prétend pas connaître les motivations profondes de Donald Trump. « C’est un homme qui aime être dans les nouvelles tous les jours », observe-t-il.
Selon lui, lui accorder trop d’attention serait déjà lui offrir ce qu’il cherche. « On risque de perdre notre temps en suivant l’agenda de quelqu’un d’autre. Il faut agir, et le faire bien. »
Un mois pour exister ?
Le Mois de l’histoire des Noirs, souvent au cœur des débats, cristallise des positions ambivalentes. Freddy Kyombo Senga ne rejette pas l’histoire qu’il porte, mais il questionne son cadre.
« On n’a pas besoin de ce mois-là pour nous célébrer. On n’a pas besoin d’un cadeau pour prouver que nous existons. » Pour lui, enlever des œuvres qui retracent l’histoire esclavagiste des États-Unis ne devrait jamais effacer l’esprit, la mémoire, la présence. « On peut enlever un nom, mais on ne peut pas supprimer l’histoire. »
Par ailleurs, ce que Trump a démantelé, du moins, l’exposition qu’il a demandé de retirer, était installée depuis 2010 à la President’s House de Philadelphie, ancienne résidence officielle du président lorsque la ville était capitale.
« Liberté et esclavage dans la construction d’une nouvelle nation » rendait hommage à neuf esclaves de George Washington à l’occasion de la commémoration de sa naissance. Mais ce, avant d’être retirée en janvier 2026 par l’administration du quarante-septième président états-unien.
Ce que Freddy dénonce, surtout, c’est la tendance à confiner les personnes noires à un temps limité, à un récit figé. « On nous dicte de faire le deuil pendant un mois. Puis on passe à autre chose. » Or, insiste-t-il, les personnes noires doivent « changer la donne toute l’année », non pas seulement en rappelant les blessures du passé, mais en montrant leurs contributions au monde, dans toutes leurs diversités.
Commémorer ou agir ?
Les commémorations sont-elles de simples rappels du passé ou des outils politiques du présent ? « Ça dépend de celui qui les commémore », répond-il. Il reconnaît l’importance de la mémoire, mais met en garde contre une posture figée dans la plainte. « Il ne faut plus montrer la peine, il faut montrer ce dont nous sommes capables. »
Cette injonction n’est pas un appel à l’oubli, mais à l’action. Freddy Kyombo Senga critique aussi la manière dont la célébration des « réussites noires » peut parfois enfermer dans de nouveaux stéréotypes. « Il faudrait juste dire qu’il y a des réussites humaines. Sortir des carcans. » Pour lui, la dignité ne se mendie pas: elle se vit, se produit, se partage.
Centres culturels : des lieux de résistance douce
Dans un contexte que certains qualifient de « guerre des mémoires », les centres culturels jouent un rôle fondamental. Le Centre Afrika, situé à Montréal, qu’il dirige, se veut avant tout un espace interculturel. « L’Afrique a compris qu’elle faisait partie du monde. Les Africains vivent partout. Cette planète leur appartient autant qu’aux autres. »
Le Centre n’est pas un sanctuaire identitaire fermé, mais un lieu de rencontres humaines : « sans mépris, avec amour, curiosité et respect ». On y entre pour découvrir l’autre, pour partager, pour se reconnaître dans une humanité commune. « Nous ouvrons les portes à tout le monde. Nous sommes un espace d’humains. »
Jeunesse, identité et dates imposées
L’effacement des commémorations met-il en péril les jeunes générations afro-descendantes ? Le prêtre et directeur du Centre se veut rassurant. « La jeunesse ne sera pas en péril si elle marche dans la fraternité humaine. »
Pour lui, l’interculturalité commence par la curiosité : un Congolais qui découvre un Québécois, s’interroge sur ses habitudes, ses goûts, ses manières de vivre. Ce sont ces échanges simples qui construisent une identité ouverte.
Il met cependant en garde contre le risque de s’enfermer dans des dates symboliques. « Il ne faut pas attendre le mois de février pour agir. Disons des choses, produisons des choses. C’est la meilleure façon de célébrer notre culture. Et en cela, les agissements de Trump ne doivent pas altérer notre ordre public. »
Garder la mémoire vivante
Peut-on avancer sans reconnaissance officielle des violences historiques ? La réponse, selon lui, dépend aussi des individus. Il raconte une anecdote marquante : lors de la visite d’une église en Italie, quelqu’un l’a désigné en disant « Il est tout noir celui-là ». Freddy a répondu en souriant : « Il est tout blanc celui-là ». Ils ont ri, se sont enlacés. « Ce jour-là, je l’ai sauvé », dit-il. Sauvé de l’ignorance, peut-être. De la peur de l’autre.
Oui, la mémoire de l’esclavage dérange. Elle rappelle des violences, elle bouscule des récits nationaux glorifiés. Elle peut être culpabilisante. Mais elle est aussi nécessaire. « Il y a eu des améliorations concernant les droits de l’homme », reconnaît-il, sans naïveté.
Si l’histoire de l’esclavage devient marginale ou silencieuse, le risque est collectif. « Nous n’avons pas le droit d’effacer l’histoire. » Freddy Kyombo Senga appelle à rester les gardiens de toutes les mémoires, même – et surtout – celles qui font honte. Car oublier, c’est répéter.
Son dernier mot est un appel simple et puissant :
« Attelons-nous à reconstruire notre humanité avec toutes les personnes qui appartiennent à la race humaine. »
Crédit photo à Shot by Elijah
