Invisibles mais essentiels : quand le communautaire se rebelle

Frédérique Lapointe | Dossier Communautaire

Cette année, le thème québécois de la Journée internationale des droits des femmes, était « Génération deboutte ! », un franc-parler joual et bien de chez nous. Un peu plus loin, au cœur de la Mauricie, une autre mobilisation se prépare, cette fois au sein du milieu communautaire. Et celui-ci se proclame « À boutte ! ». Rencontre avec ses initiateurs. 

Invisibles mais essentiels : quand le communautaire se rebelle

Le communautaire à boutte ! est un mouvement national de grève qui se met en lutte « pour la survie du filet social québécois », tel qu’annoncé sur sa page officielle. Près de 1000 organismes communautaires mèneront du 23 mars au 2 avril plusieurs actions de grève avec comme point d’orgue une manifestation à l’Assemblée nationale le 2 avril 2026.

Épuisement

Mathieu Gélinas, co-porte-parole du mouvement et bénévole au Centre d’action bénévole Trait d’Union à Shawinigan, explique plus en détail la genèse du projet. Après un an et demi de réflexion et de travail, la campagne naît à Shawinigan à l’automne 2025. Elle vise à remobiliser la base communautaire à la suite de la campagne Engagez-vous pour le communautaire, qui, selon M. Gélinas, commençait à s’essouffler depuis sa création en 2016. Le communautaire à boutte ! a peu à peu réussi à trouver écho auprès de la population et des professionnels concernés à cause d’une fatigue grandissante.

Les raisons de cette fatigue ? D’abord et avant tout, l’absence de soutien auquel font face les organismes communautaires. En 2014, le Regroupement intersectionnel des organismes communautaires de Montréal (RIOCM) prévenait déjà des conséquences du sous-financement de ce secteur : augmentation de la charge de travail, abandon des services offerts, listes d’attentes imposantes, déficits budgétaires. En 2025, le milieu communautaire dénonçait cette fois-ci le projet de loi 7 visant la réduction de la bureaucratie en fusionnant des services publics ou en en supprimant d’autres. Il craignait notamment une perte d’autonomie des organismes communautaires concernés et un recul des contre-pouvoirs face à l’État québécois.

Le budget 2025-2026 du ministre des Finances, Eric Girard, a quant à lui réduit de plus de 7 millions de dollars ses subventions à des organismes communautaires de réinsertion en emploi. Cette coupe a d’ailleurs forcé la fermeture de certains de ces organismes, particulièrement en demande auprès d’une clientèle jeune et vulnérable. Autre exemple de répercussion : 4000 jeunes et leurs parents ont perdu leur accès à des programmes scolaires en milieu communautaire à la rentrée 2025, selon la directrice générale du Regroupement des organismes communautaires québécois de lutte au décrochage, Mélanie Marsolais. 

« J’ai tout fait », déplore Mathieu Gélinas. « On est allé voir les fondations privées, chercher du financement, revu nos services, regardé nos budgets pour être le plus efficace possible. Il nous manque quand même de l’argent. »  Malgré l’esprit d’innovation, les pétitions, les marches et les mobilisations, le gouvernement n’a pas revu ses copies.

Préparation et organisation

Rapidement, un petit comité se forme et peu à peu, le mouvement prend de l’ampleur. Grâce à la technologie, Le communautaire à boutte ! a parcouru, selon M. Gélinas,  près de « 15 000 kilomètres virtuels », ce qui a permis de rejoindre un tas d’organismes un peu partout au Québec. « Il y a huit ans, on n’aurait jamais pu faire tout ça », se félicite-t-il. « On a réussi à prendre l’essence du mouvement et à la partager. »

Pour la fameuse manifestation du 2 avril, plusieurs milliers de personnes sont attendues sur place. En Mauricie, 22 autobus sont déjà réservés pour l’occasion.

Ce 12 mars 2026, une séance d’information s’est organisée sur Zoom afin de récapituler les préparatifs de la grève, avec plus de 900 participants. Une représentante de chaque région administrative, de la Montérégie à Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine en passant par la Côte-Nord et l’Outaouais, a présenté un aperçu des actions entreprises par les organismes : grèves, flash mobs, ou encore ateliers d’éducation populaire.

« Pour un petit mouvement parti à Shawinigan, on est heureux que ça ait mobilisé la province », avoue M. Gélinas, un sourire en coin.

Hausser le ton

M. Gélinas connaît les images associées au communautaire. Faire des miracles avec peu, du « cheap labor avec de l’empathie », cite-t-il. Néanmoins, il affirme que Le communautaire à boutte ! représente un changement de posture radical chez les acteurs du communautaire. Une posture de dénonciation, de ras-le-bol. « Aider les plus démunis et qu’à la fin de la journée, on aille se chercher un panier alimentaire, ce n’est pas normal. » Il souligne ici une incohérence : les travailleurs du milieu communautaire, qui, rappelle-t-il, sont essentiellement des femmes, se précarisent eux aussi.[1]

M. Gélinas évoque également une méconnaissance de la part des élus et de la population générale de la mission du milieu communautaire. « On pense toujours qu’on s’occupe des itinérants et des plus pauvres », regrette-t-il. Pourtant, l’action communautaire, c’est bien plus : ce sont des proches aidants, des organismes venant en aide aux jeunes, aux familles, pour ne nommer que quelques exemples. Selon lui, ces services ont beau être peu connus du public, ils n’en sont pas moins essentiels.

M. Gélinas ajoute que la position du milieu communautaire a toujours été « apolitique ».  À présent, cela ne suffit plus, explique-t-il, car cette position survient « quand tout va bien et que nous sommes moins vigilants. » 

Chaud devant !

La colère passe aussi par des symboles. Le communautaire à boutte ! utilise la métaphore du foulard rouge pour illustrer ses revendications. Porté au poignet, il représente le filet social québécois qui se délite et le bâillon retiré de la bouche des manifestants, signe que le communautaire ne se laissera plus faire.

La mobilisation évolue. Le regroupement prévoit d’inviter les partis d’opposition à se mouiller et se commettre à leur cause. Des rencontres sont également prévues avec divers organismes dans le cadre du 1er mai, fête des travailleurs. « Ça va tellement vite, plus vite qu’on ne le pensait. Ça bouge de partout ! », se réjouit-il.

« On ne veut plus se taire », martèle-t-il. « Des astres s’alignent actuellement. On va avoir un printemps chaud. »


[1]  Selon l’Institut de la statistique du Québec, 67% des 137 000 personnes salariées du milieu de l’action communautaire sont des femmes. De plus, selon le groupe Centraide du Grand Montréal, 60 % des emplois à bas salaire au Québec sont occupés par des femmes.


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Frédérique Lapointe
Frédérique Lapointehttps://www.refletdesociete.com/notre-equipe/
Frédérique Lapointe est une journaliste et créatrice de contenu basée à Montréal. Écrivaine dans l’âme et rédactrice de journaux intimes de son enfance à son adolescence, elle a commencé à s’intéresser à l’écriture journalistique lors de ses études au Collège André-Grasset. Passionnée de culture (cinéma, musique et littérature), Frédérique est également détentrice d’un baccalauréat en études cinématographiques à l’Université Concordia, d’où elle a gradué à l’été 2024. Là-bas, elle apprend l’art de l’analyse et le pouvoir de l’écriture à travers les mots et l’engagement politique et personnel. À travers le cinéma, elle s’intéresse au monde qui l’entoure et à ses milliards de vies humaines, toutes plus uniques les unes que les autres. En 2024, elle est admise dans le programme DESS en journalisme — niveau maîtrise à l’Université de Montréal. Là, elle complète un stage au média indépendant des étudiantes et étudiants de l’UdeM, Quartier Libre. Après la complétion de ce stage en décembre 2025, elle intègre l’équipe de Reflet de Société à titre de journaliste indépendante. Frédérique Lapointe est passionnée par tout ce qui a attrait aux enjeux actuels et à la justice sociale. Elle espère qu’à travers ses histoires et son écriture, les lecteur·ice·s se sensibiliseront aux enjeux de notre époque et qu’ils bénéficieront d’un travail journalistique complet, recherché et impartial. Pour Frédérique, le savoir est plus qu’une arme : c’est une nécessité. À travers son travail, elle cherche à donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas et est déterminée à poser sa pierre à l’édifice du journalisme indépendant, ancré dans le social et la relation avec les citoyennes et citoyens.

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