Deux mots, nommer juste 

Oumou Diakité | Dossier Société, Racisme

Les mots. Ils portent l’histoire, l’idéologie, et parfois le poids des injustices. Dire qu’un mot « ne fait pas de mal » revient à oublier qu’il a pu, pendant des décennies, servir à humilier, exclure ou déshumaniser. Dans un monde où les inégalités persistent, réexaminer notre vocabulaire n’est pas une lubie « politiquement correcte » : c’est une exigence de justice.

Certains termes, pourtant courants, sont hérités d’une époque où l’on classait et nommait les peuples selon des critères raciaux.

Quand un mot enferme

Prenons « Amérindiens » : ce mot est né d’une erreur historique — celle des explorateurs européens croyant avoir atteint l’Inde — et a servi à désigner indistinctement des centaines de nations, langues et cultures différentes.

Aujourd’hui, au Canada, on privilégie « Autochtones », « Premières Nations », ou, mieux encore, le nom précis de la nation : Innu, Atikamekw, Mi’kmaq, ainsi que les huit autres nations au Québec. Ils sont des dizaines dans le reste du Canada et des centaines dans les Amériques. Car nommer correctement, c’est reconnaître leur existence propre.

De même, « personne de couleur » semble, à première vue, une formule polie. Mais elle place la blanchité comme norme implicite : les autres auraient « de la couleur », alors que les Blancs seraient neutres. La blanchité désigne justement cette position sociale où le fait d’être blanc est perçu comme la norme invisible, autour de laquelle les autres identités sont définies comme différentes.

On lui préfère « personne racisée » ou personne noire, etc. — terme qui souligne que ce n’est pas la couleur de peau qui définit, mais le fait d’être perçu et traité selon une construction raciale. Donc changer de mot, ici, ce n’est pas céder à une mode : c’est corriger une hiérarchie implicite.

Derrière ces ajustements lexicaux se cache une idée essentielle : les mots ne sont pas seulement des étiquettes, ils structurent notre vision du monde. Un terme imprécis ou chargé d’histoire coloniale peut invisibiliser des identités, ou les réduire à une caricature.

Dire « Amérindien » ou « personne de couleur » n’est pas seulement un choix de vocabulaire : c’est perpétuer un regard hérité d’une époque où certains groupes avaient le pouvoir de nommer les autres, souvent sans leur consentement, et toujours depuis une position dominante.

(R)Évolution

Écouter les communautés concernées sur la manière dont elles souhaitent être désignées est fondamental. Ce n’est pas leur imposer un langage, mais, au contraire, leur rendre la maîtrise de leur propre récit. Lorsqu’une nation autochtone réclame qu’on utilise son nom d’origine, ou qu’un groupe minorisé précise le terme qu’il juge juste, ce n’est pas un caprice linguistique, c’est un acte de dignité.

Refuser ce changement, sous prétexte que « ça a toujours été comme ça », revient à faire passer la commodité de l’habitude avant la reconnaissance et le respect. Or, la langue n’est pas figée, elle évolue sans cesse.

Autrefois, on disait « n*gre » dans les discours officiels ; aujourd’hui, ce terme est universellement reconnu comme offensant. Les transformations lexicales témoignent donc de notre capacité à avancer vers une société plus consciente.

Enfin, il faut rappeler que la précision du vocabulaire favorise la précision de la pensée. Employer les bons mots, c’est éviter les amalgames, permettre un dialogue plus clair, et construire des bases solides pour les débats publics. Ce n’est pas une question de sensibilité, c’est une question de rigueur intellectuelle.

Le mensonge du racisme anti-blanc

Toutes les discriminations sont injustes, mais il faut distinguer ce qui relève d’un préjugé individuel et ce qui s’inscrit dans un système de racisme structurel. Les personnes blanches peuvent subir des insultes ou des exclusions, mais ces expériences individuelles ne sont pas le résultat d’un système structuré sur une hiérarchisation des races.

Dans nos sociétés marquées par l’histoire coloniale et l’esclavage, la blanchité a historiquement occupé une position dominante, structurant les institutions, les lois et les normes culturelles occidentales, de manière à favoriser les personnes blanches au détriment des autres groupes racisés.

Cette domination est, par conséquent, systémique, et se manifeste dans l’accès à l’éducation, à l’emploi, au logement et à la représentation politique.

Ainsi, une personne blanche n’aura pas de difficulté à accéder à un logement, à un l’emploi ou à l’éducation à cause de sa couleur de peau. C’est pourquoi parler de « racisme anti-blanc » brouille les cartes et banalise les discriminations vécues par les groupes racisés.

Égalité VS équité

On parle beaucoup d’égalité comme valeur universelle : offrir à tous les mêmes droits, les mêmes règles, les mêmes ressources. Mais dans les faits, si certains partent avec un handicap social, historique ou économique, leur donner « la même chose » ne suffit pas.

C’est là qu’intervient l’équité : ajuster les moyens en fonction des besoins pour rétablir un équilibre réel. Je vais vous donner un exemple très simple : imaginons deux personnes derrière une clôture essayant de voir un match. L’égalité leur donne à toutes le même tabouret : la plus grande voit très bien, la plus petite ne voit toujours rien. L’équité donne un tabouret plus haut à celle qui en a besoin, pour que toutes puissent voir.

Utiliser le bon terme, ici, c’est comprendre que la justice ne se mesure pas seulement en égalité de traitement, mais aussi en compensation des désavantages qui nécessite un souci d’équité.

Les mots comme outils politiques

Les mots ne sont pas figés. Ils évoluent avec la société et selon les luttes. Le mot « féminicide » n’existait pas dans les textes de loi il y a encore quelques années ; aujourd’hui, il permet de nommer et donc de reconnaître un type spécifique de violence.

De la même manière, remplacer « aveugle » par « personne non-voyante », « handicapé » par « personne en situation de handicap » ou « transexuel » par « personne transgenre » n’est pas de la sensiblerie : c’est replacer la personne avant sa condition, et éviter les connotations négatives attachées aux anciens termes.

Le même raisonnement s’applique à la surdité : on peut parler de « personne sourde » ou de « personne malentendante », mais les deux termes ne désignent pas la même réalité, et les personnes concernées revendiquent souvent la précision de leur expérience, plutôt qu’une généralisation.

Alors, refuser ces évolutions sous prétexte de « tradition » ne reviendrait-il pas à figer dans la langue, les inégalités que l’on prétend combattre ?

Bien nommer, c’est agir

Changer un mot ne renverse pas, à lui seul, des siècles d’injustice. Mais c’est une étape nécessaire. En nommant correctement, on montre qu’on a entendu les personnes concernées et qu’on prend au sérieux leur vécu. Le langage est le premier terrain de la lutte contre les discriminations, car c’est par lui que se transmettent les représentations.

Dire « Autochtone » plutôt que « Amérindien », « personne racisée » plutôt que « personne de couleur », parler d’équité plutôt que d’égalité : ce sont autant de choix qui, accumulés, façonnent une société plus consciente, plus juste, plus respectueuse, plus acceptante de l’autre.

Puis, les mots sont à la fois les témoins de notre histoire et les outils de notre avenir. Les employer avec précision et respect, ce n’est pas se plier à une règle extérieure : c’est reconnaître que notre manière de parler participe à la manière dont nous vivons ensemble. Refuser de nommer, c’est invisibiliser ; nommer juste, c’est déjà manifester sa volonté de réparer l’injustice du passé.

Photo crédit à Cottonbro Studio


Autres textes sur Société

Pour s’abonner à Reflet de Société.

Pour faire un don.

Continuez votre lecture :

Oumou Diakité
Oumou Diakité
Oumou Diakité est journaliste, auteure et créatrice de contenus basée à Montréal. Issue d’une formation en communication plurimédia (IGC Business School) et détentrice d’un DESS en journalisme de l’Université de Montréal, elle développe une écriture à la croisée du documentaire, du narratif et de l’engagement social pour ses travaux journalistiques. Elle débute dans les domaines de la communication digitale et du marketing éditorial en 2022, notamment en tant qu’assistante marketing digital chez Ouest-France. Parallèlement, elle affine son identité de rédactrice engagée au sein du média Les Raisonné.e.s, où elle conçoit des campagnes centrées sur des enjeux de responsabilité sociétale, identitaire et environnementale. Elle y développe une approche sensible du branding éditorial en mobilisant des techniques d’écriture narrative et inclusive. Dès 2022, Oumou Diakité est nommée journaliste éditorialiste pour Metaverse Tribune, où elle couvre des événements professionnels, mène des entretiens et développe de nouveaux formats numériques. Elle rejoint en mai 2025 l’équipe de Reflet de Société / Journal de la rue comme journaliste terrain en traitant des sujets liés à l’inclusion, à la précarité et à la jeunesse, dans une perspective humaine et sociale. Et il y a bien d’autres thématiques. Auteure du recueil de nouvelles Journal (im)personnel publié aux éditions Le Lys Bleu, Oumou explore la scène artistique en signant une adaptation théâtrale de ce texte jouée à Montréal. Elle dirige en parallèle racont ars, un média personnel où elle documente, à travers reportages et portraits, les récits de vie et les mondes imaginaires souvent absents des grands circuits médiatiques. Oumou Diakité maîtrise le français (langue maternelle), l’anglais et l’espagnol (niveaux intermédiaires), sait lire et écrire l’arabe.

ÉGALEMENT À LA UNE

SUIVEZ-NOUS

741FansLike
6,100FollowersFollow
340SubscribersSubscribe

DERNIERS ARTICLES