Oumou Diakité | Dossier Santé
Infirmière de formation et engagée depuis 1999 au sein de Médecins Sans Frontières (MSF), Isabelle Mouniaman n’a jamais quitté le terrain — même lorsqu’elle a rejoint les bureaux stratégiques à Paris, puis Montréal. Chez elle, le soin n’est pas seulement un geste médical. Il est une manière d’habiter le monde.
Elle commence « à la base », dit-elle, comme infirmière sur le terrain. Hôpitaux sous tentes, décisions prises dans l’urgence, équipes épuisées, négociations d’accès avec des autorités fluctuantes…sont quelques-unes des ….avec lesquelles elle a dû composer.
Rapidement, elle prend des responsabilités : coordinatrice de projet, coordinatrice médicale, cheffe de mission. Elle connaît la pression des contextes instables, la fatigue morale, la nécessité d’arbitrer vite.
En 2009, elle rejoint le siège parisien de MSF comme cheffe de projet. Pendant sept ans, elle supervise des opérations, participe à la définition des stratégies, coordonne des réponses d’urgence, navigue entre logistique, médical et politique.
Elle devient ensuite directrice adjointe des opérations, avec une vue d’ensemble sur le portefeuille mondial de l’organisation.
Arrivée à Montréal en 2023, elle poursuit son travail comme support opérationnel senior. En 2026, elle assure par intérim la direction du programme de télécommunications. Un poste technique en apparence mais stratégique en réalité : sans communication, pas d’opérations, pas de sécurité, pas de coordination.
Mais au-delà du parcours, une tension éthique traverse son engagement.
Neutralité ne veut pas dire silence
La neutralité humanitaire est souvent invoquée comme un principe cardinal. Pour MSF, elle n’a jamais signifié le mutisme.

L’organisation naît en 1971, fondée par des médecins et des journalistes marqués par le silence du Comité international de la Croix-Rouge pendant la guerre du Biafra. Isabelle, par ailleurs, rappelle : « Nous nous décrivons comme neutres et impartiaux dans le soin. Mais dès que nous sommes confrontés à des situations qui ne devraient pas exister, nous témoignons. »
En 1999, recevant le prix Nobel de la paix au nom de l’organisation, James Orbinski déclarait : « Le silence a longtemps été confondu avec la neutralité. Nous ne sommes pas sûrs que les mots puissent sauver des vies, mais nous savons que le silence peut certainement tuer. »
Cette phrase continue d’orienter l’action de MSF.
Gaza, le Darfour, le Soudan, la République démocratique du Congo ou encore la Syrie, à chaque fois, MSF soigne et parle.
L’organisation a cessé de recevoir des fonds de l’Union européenne pour dénoncer ses politiques migratoires. Elle est financée quasi exclusivement par des dons privés afin de préserver sa liberté de parole. Pour eux, comme l’expliquait Isabelle, « dire ce que l’on voit » n’est pas un slogan, mais une stratégie.
Le décalage du réel
Depuis l’extérieur, le terrain humanitaire est souvent perçu à travers des images sensationnalistes relayées par les médias. Isabelle insiste sur le décalage entre l’actualité consommée et l’expérience sur place.
Pour elle, rien n’est aussi puissant que la parole d’un patient. « Le témoignage des personnes que l’on soigne est plus fort que n’importe quel reportage parachuté », explique-t-elle.
Soigner, c’est aussi écouter, recueillir, transmettre.
Dans ces contextes, le soin devient parfois, malgré lui, un acte politique. Non parce qu’il cherche à contester, mais parce qu’il affirme que chaque vie mérite d’être soignée, sans hiérarchie implicite des corps.
Les crises ont des visages
« C’est plus qu’un métier. C’est un état d’être, » affirme Isabelle.
Une manière d’habiter le monde autrement. De lire l’actualité avec des visages en tête. Derrière chaque dépêche, chaque chiffre, chaque carte géopolitique, il y a désormais des voix, des prénoms, des histoires. Les crises ne sont plus abstraites. Elles ont une texture, une odeur, une lumière particulière.
C’est aussi une posture intérieure : rester attentive, refuser l’indifférence, conserver la capacité de s’indigner sans se laisser submerger. Un engagement politique au sens premier, soit celui des philosophes grecs : prendre part à la cité. Non pas militer au sens partisan, mais accepter d’être concernée, ne pas détourner le regard.
Elle insiste aussi sur autre chose, plus discret, presque intime : la culture, les rencontres, les liens tissés loin des projecteurs.
À Bamako, le thé partagé le soir avec les gardiens, dans la lenteur rituelle des conversations. Les repas préparés avec les femmes du quartier, les gestes appris en silence, les éclats de rire autour d’un bon plat. La musique qui traverse les cours intérieures, les discussions qui s’étirent malgré la fatigue. Et ces collègues venus d’horizons différents qui, à force de vivre l’intensité ensemble, deviennent des amis durables.
Le terrain n’est pas qu’un lieu de catastrophe. Il est aussi un espace d’humanité partagée. Un endroit où, malgré la violence ambiante, surgissent des formes inattendues de solidarité, d’humour, de douceur.
Ce travail lui a appris cela : au cœur des crises, la fragilité n’efface pas la dignité. Elle la rend plus visible.
Une question tournée vers ici
À la fin de l’entretien, je lui demande quelle question on ne lui pose jamais. Elle prend le temps. Puis elle s’interroge sur le Canada.
Comment engager davantage dans l’urgence humanitaire ? Comment transmettre l’envie de s’engager dans un pays stable, protégé ? MSF est-elle réellement connue ici, ou confondue avec d’autres organisations ?
La question dépasse son parcours. Elle nous est adressée. Car témoigner ne consiste pas seulement à raconter ce qui se passe ailleurs. Cela oblige aussi à se demander ce qu’ici, nous faisons de ce savoir.
Photo en haut : Isabelle Mouniaman (Médecins sans Frontières)
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