Par L’Équipe Reflet de Société | Dossier Milieu carcéral
Il y a des mois où la douleur se fait plus aiguë entre les murs d’une cellule. En prison, avril et novembre sont surnommés les « saisons des suicides ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas à Noël, période pourtant gorgée de solitude et de regrets, que les suicides culminent. C’est plutôt à ces moments charnières où les saisons basculent, quand les fleurs bourgeonnent ou que la neige tombe. Ce sont à ces moments précis que le temps rappelle aux détenus ce que c’était que d’être dehors. Être dehors et être libre.
Ce mal silencieux frappe souvent lors des transitions : l’entrée en détention, la perspective de la sortie ou encore les transferts. Ces moments d’éclatement des repères, comparables à un divorce, un déménagement ou un deuil, peuvent être suffisamment bouleversants pour qu’un individu pose le geste de mettre fin à ses jours.
Selon le Service correctionnel du Canada, 60 % des détenus qui se sont suicidés alors qu’ils purgeaient une peine à durée déterminée avaient été remis en liberté puis incarcérés à nouveau dans les trois mois précédents. Autrement dit, ils avaient déjà goûté à la liberté avant d’y être arrachés à nouveau.
Le syndrome du cadre de porte
La question se pose alors : pourquoi le suicide devient-il une issue au moment où la sortie semble proche ?
Pour Michel Dunn, ancien avocat et ex-détenu devenu mentor, c’est ce qu’il appelle le « syndrome du cadre de porte » : « Quand tu arrives en prison, ta vie d’avant, tu ne l’auras plus. Mais tu ne veux pas encore celle d’après. Quand tu sors, tu es coincé entre deux vies, et tu sais que la suite sera dure. Trouver un travail, un logement, être accepté… C’est effrayant et ça génère un énorme stress. »
Pour certains, cette peur de la liberté se traduit en actes d’auto-sabotage, tentatives d’évasion, crimes commis volontairement pour rester en détention. Laurent Champagne, aumônier à la prison d’Archambault, a vu des hommes provoquer leur maintien en sécurité médium en menaçant, en récidivant ou en refusant l’évaluation préalable à une libération conditionnelle.
L’échec du soutien psychologique
Ceux qui ne choisissent pas l’auto-sabotage peuvent recourir à d’autres stratégies tragiques : pendaison, overdose, mutilation. D’autant plus qu’il y a toujours possibilité de se procurer de la drogue en prison.
La souffrance psychologique s’exprime souvent dans le silence. « Les gars ne vont pas en parler honnêtement », explique Michel Dunn. « Dans une société prédatrice comme la prison, montrer sa vulnérabilité, c’est dangereux. »
Les services en santé mentale sont limités. Il y a bien des psychologues et des infirmiers, mais souvent trop peu pour le nombre de détenus. S’ajoute à cela un facteur culturel : pour beaucoup d’hommes, demander de l’aide est une faiblesse.
Pourtant, des mécanismes d’entraide existent. Dans chaque établissement fédéral, des détenus formés deviennent « pairs-aidants », instaurent une forme d’écoute entre hommes qui partagent une même condition. Mais ces dispositifs demeurent insuffisants face à l’ampleur de la souffrance.
Le rôle discret des aumôniers
La spiritualité peut ouvrir des portes, comme le confiait Laurent Champagne et Michel Dunn, mais elle n’est qu’un chemin parmi d’autres. Chacun, entre les murs, apprend à choisir le chemin de survie qui lui convient le mieux.
À la chapelle, il y a du répit. « On n’écrit jamais de rapports. On est dans le secret, » insiste Laurent Champagne.
Les aumôniers sont souvent les seuls vers qui les détenus osent se tourner, dans une relation exempte de jugement.
« Quand la spiritualité entre dans la vie d’un gars, c’est souvent un début de guérison », ajoute-t-il. Michel
Dunn le confirme : « Deux jours après mon arrivée à Archambault, j’étais à la chapelle. Je me suis senti accueilli, considéré même. »
Mais la chapelle n’est pas le seul refuge. Certains trouvent leur salut ailleurs. Dans les livres, d’abord puis la cellule devient une bibliothèque. Lire, c’est s’évader, reprendre du pouvoir sur le temps et réorganiser ses pensées.
D’autres, encore, se tournent vers l’éducation : suivre une formation avec un professeur, obtenir un diplôme, par exemple, devient alors un acte de reconstruction, un geste de dignité.
Il y a aussi ceux qui se plongent dans l’entraînement physique, non pas pour « faire les gros bras », mais pour canaliser la colère, résister à l’ennui ou simplement survivre à la promiscuité. Le corps devient alors un territoire à discipliner quand tout le reste vous échappe.
Certains développent des routines quasi militaires, d’autres apprennent un métier, s’investissent dans l’art, la musique, l’écriture. Créer, c’est témoigner. Témoigner, c’est exister. Il y a aussi l’amitié, parfois rare, souvent pudique. Une fraternité qui ne dit pas son nom, mais qui permet de tenir.
Champ de pratique
Pour les détenus en fin de peine, le retour dans la communauté est une nouvelle épreuve. Il existe pourtant des agents de libération conditionnelle, des organismes d’aide comme l’Aumônerie communautaire de Montréal ou le Centre de services de justice réparatrice (CSJR).
Chaque lundi, dans ce fameux sous-sol d’église à Montréal-Est, le Centre de jour René-Gagnon accueille des ex-détenus, des bénévoles et même certains prisonniers en semi-liberté.
« Ici, c’est un champ de pratique », explique Dunn. « On parle d’autres choses qu’en prison. On apprend à vivre autrement », nous confie-t-il à l’arrière de la cuisine, avant le dîner de midi.
Vers la réinsertion
Parmi les activités, l’atelier « arc-en-ciel » mené avec le CSJR propose un cheminement en huit semaines : retour sur le délit, exploration des valeurs, chemin vers le pardon. « L’introspection permet une ouverture sur l’avenir », souligne Laurent Champagne. Redonner du sens, c’est peut-être la clé pour contrer le désespoir.
Dans les Centres régionaux de réception (CRR), où les détenus sont reçus pour la première fois, le travail des aumôniers est essentiel. « Les gars arrivent, déstabilisés, cassés. Il faut les aider à croire que leur vie n’est pas terminée », explique l’aumônier. Vivre un jour à la fois. Trouver une vocation.
Un sens pour rester en vie
Derrière le suicide, il y a souvent un vide. Un homme qui ne voit pas de raison de continuer.
« Quand on trouve un sens, on est tout de suite moins en prison », rappelle Michel Dunn. Pour lui, l’aumônerie a été ce point d’ancrage : un lieu où il pouvait être lui-même, parler, rire. Son agent pensait qu’il était fou. Mais c’est cette folie douce, ce répit, qui l’a sauvé.
Comprendre les suicides en prison, c’est reconnaître des failles systémiques : le manque de ressources, l’isolement, la peur de l’après. Mais c’est aussi mettre en lumière les lieux où l’on répare. Où l’on écoute. Où l’on redonne à des hommes, trop souvent effacés, la possibilité d’exister encore.
Photo en haut : Laurent Champagne et Michel Dunn. Crédit photo : Colin McGregor
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