Reflet de Société

« Je ne serai pas une plante sans soleil. »

Oumou Diakité | Dossier Société et LGBTQ+

Josué Edmé arrive à 10 h au Café Graffiti, franchit le seuil de la porte et salue poliment l’assemblée, sans connaître personne. Je lui propose un café ; nous montons à l’étage. Nous sommes assis face à face, il parle entre deux gorgées de café au miel. Ses mains accompagnent ses phrases, dessinent ses émotions, dansent devant son visage et son regard cherche parfois l’assurance : « Est-ce que je réponds bien à la question ? » Comme s’il pouvait exister meilleure réponse que la sienne sur ce sujet qu’il traîne à son dos : l’homophobie au sein des communautés noires et afro-descendantes. Car oui, l’homosexualité y demeure un terrain traversé de tensions, de silences et de contradictions. Non pas parce qu’il y serait absent, mais parce qu’il se heurte à un entrelacs de normes façonnées par l’histoire coloniale, les héritages religieux, les attentes sociales et une conception souvent rigide de la masculinité et de la respectabilité.

Le témoignage de Josué Edmé, 19 ans, étudiant au cégep, passionné de danse et de mannequinat, donne à voir cette réalité de l’intérieur : celle d’un jeune homme noir qui apprend très tôt que son corps, ses gestes et sa manière d’être sont perçus comme des problèmes.

« Je ne serai pas une plante sans soleil. »
Crédit photo : Oumou Diakité

Edmé raconte avoir senti très jeune que quelque chose chez lui ne correspondait pas à ce qui était attendu. Dès le secondaire 2, il sait. Il sait… mais sans savoir nommer. Alors certes, il ne s’agit pas encore d’orientation sexuelle, mais d’attitudes, de gestes, d’affections jugées « trop efféminées ».

Il fréquente davantage les filles, non par stratégie, mais par affinité. À cet âge, il n’a aucune représentation de ce que signifie « être gay ». Aucun modèle. Aucun récit dans lequel se reconnaître.

Ce vide est lourd de conséquences. Les garçons commencent à l’intimider, notamment parce qu’ils n’acceptent pas qu’il soit proche de leurs amies. Les filles, elles, prennent peu à peu leurs distances, par peur de perdre leur place dans le groupe.

Edmé se retrouve seul. Sans soutien familial, sans refuge extérieur. « Alors que ça aurait dû être mon refuge la maison », regrette-t-il. L’isolement devient une expérience fondatrice.

Ce qui dérange : l’homosexualité ou sa visibilité ?

Dans sa famille, Edmé n’a jamais fait de coming out explicite. Il pense que ses parents savent, ou plutôt qu’ils savent sans vouloir savoir. Le déni sert ici de compromis fragile. Pour eux, l’homosexualité est un péché, quelque chose de « pas naturel ».

Mais plus encore que l’orientation sexuelle elle-même, c’est l’expression de genre qui dérange : les perruques, les ongles, le maquillage. Des objets concrets, visibles, impossibles à ignorer. Ses gloss sont jetés. Ses perruques sont arrachées. Son corps est surveillé.

Il ne parle pourtant pas de haine frontale, mais de tolérance inconfortable. « Ils n’acceptent pas, mais ils tolèrent. » Il parle de tolérance car il y a ces moments, tout de même, où ils rient ensemble et se partage quelques bavardages de la journée.

Alors oui, il refuse le ressentiment. Il comprend ses parents. Leur histoire, leurs souffrances, leurs origines haïtiennes, leur éducation.

Cette lucidité est fréquente chez les enfants issus de l’immigration : on demande à ces jeunes d’être à la fois pédagogues, patients et reconnaissants, même lorsqu’ils sont blessés.

Le poids du regard et de la religion

Pour Edmé, la religion joue un rôle central dans cette difficulté à accepter. Ses parents sont chrétiens et fiers de l’être. Mais ce qui les inquiète le plus n’est peut-être pas Dieu, mais bien le regard des autres. Le qu’en-dira-t-on. La peur que leur enfant devienne un miroir social, exposant la famille à la critique.

Cette pression du regard collectif traverse de nombreuses familles noires. Elle est liée à une histoire où la respectabilité a souvent été une stratégie de survie face au racisme. Ne pas faire de vagues. Ne pas donner prise. Être irréprochable. Dans ce cadre, toute déviation — sexuelle, de genre, esthétique — est vécue comme une menace.

Être noir, mais pas « trop » différent

Edmé fait un constat troublant : ce sont rarement les personnes blanches qui l’ont intimidé. Ce sont surtout d’autres minorités. D’autres jeunes racisés. Cela pose une question inconfortable : quelle est, au juste, la définition dominante de « l’homme noir » ? Pourquoi certains corps noirs sont-ils jugés plus légitimes que d’autres ?

Même les figures d’autorité participent parfois à cette violence ordinaire. À l’école, la sécurité plaisante : « Tiens-toi droit. » Comme si la posture pouvait corriger l’identité. Comme si la masculinité noire devait être défendue, surveillée, protégée ;  y compris contre les noirs eux-mêmes.

Masculinité, désir et méfiance

Edmé ne se décrit ni comme très féminin, ni comme masculin au sens classique. Il parle plutôt d’un entre-deux inconfortable, d’un dilemme imposé : faut-il choisir un camp ? Enfant, il s’est même demandé s’il voulait être une femme. Aujourd’hui, sa difficulté est ailleurs : dans la relation amoureuse. Les hommes lui font peur. Ou plutôt, il se méfie d’eux.

Il n’a jamais été amoureux. Non par incapacité à aimer, mais par instinct de protection. Ceux qui l’ont humilié, menacé, marginalisé, sont aussi ceux auxquels on lui dit qu’il devrait aspirer. « Je me respecte trop », dit-il. L’amour, oui mais pas au prix de l’effacement.

Chercher des figures, trouver des refuges

Les modèles noirs qui l’ont aidé ne viennent pas de la sphère militante ou académique, mais de la culture populaire. Le rap féminin, d’abord. Cardi B, puis Nicki Minaj. Chez Nicki, il ne voit pas seulement une artiste, mais une stratégie de survie. Une femme qui se protège, qui se blinde, qui sait que le monde peut être hostile.

Et même sachant tous les déboires récents de Nicki Minaj, notamment sa volte-face contre les communautés LGBTQIA+ et son fervent soutien à Donald Trump, notre témoin du jour ne trouve que de jolies choses à dire d’elle.

Puis, le jeune garçon nous parle du regard de la communauté afro-descendante sur l’homosexualité et ce dernier est mitigé. En fait, les menaces viennent surtout d’enfants ou de jeunes, explique-t-il. Les adultes regardent, mais n’agissent pas. Il y a des avancées dans les séries, dans les discours sur la représentativité homosexuelle. Mais dans la rue, la prudence reste de mise. Téléphone chargé. Regard alerte.

« Je ne sors jamais si mon téléphone n’est pas chargé. Je dois pouvoir filmer si l’on m’agresse. C’est un peu mon arme. »

Et pourtant, Edmé refuse de se renier. Il ne retirera ni ses ongles colorés, ni son maquillage. Vivre caché n’est pas une option. « Je ne serai pas une plante sans soleil. » Il préfère  exister pleinement, même au prix de la peur.

Foi, doutes, autonomie et conseils

Edmé croit en Dieu. Très fort. Il veut pratiquer, aussi. Mais il refuse une foi sans pensée. Alors, il interroge la Bible, son historicité, sa capacité à évoluer. Il refuse l’idée de devoir renier ses sentiments pour mériter le salut.

« C’est Dieu qui m’a fait ainsi. » Cette tension entre foi et identité est épuisante, alors il choisit parfois de la mettre de côté, par survie psychologique. Penser plus tard. Vivre maintenant.

Enfin, s’il s’adressait à une famille noire en difficulté face à l’homosexualité d’un enfant, Edmé dirait ceci : l’homosexualité ne détermine pas l’échec. Elle n’annule ni l’ambition, ni l’intelligence, ni la réussite. Il étudie, il obtient des bourses, il avance — justement parce qu’il est lui-même.

Il parle aussi de patience, d’éducation mutuelle et de temps. Lui-même n’a pas encore tout dit à ses parents. Il attend la stabilité, un chez-soi, une sécurité matérielle. Ce n’est pas de la lâcheté, dit-il en filigrane, mais une stratégie de protection.

L’histoire noire a trop souvent passé sous silence les sexualités et les identités non conformes, comme si elles étaient des anomalies importées, et non des réalités anciennes, multiples, enracinées.

Écouter des voix comme celle de Josué Edmé, c’est refuser ce mensonge. C’est reconnaître que l’enjeu n’est pas seulement d’« accepter » l’homosexualité, mais de permettre aux jeunes noirs d’exister sans avoir à se mutiler symboliquement pour être aimés.

Être noir ne devrait jamais exiger de disparaître.

Il est noir, il est un élève brillant en classe, il est un travailleur temps partiel, il est un danseur, il est un mannequin, il est un bon ami, il est un grand frère, il est un fils qui esssaie de modérer le dialogue, il est un rieur, il est un rêveur… bon, il est aussi homosexuel. Mais est-ce si important ? Dites-nous.

Crédit photo : Oumou Diakité


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