Oumou Diakité | Dossier Décrochage
Au Québec, le décrochage scolaire est souvent vu comme un échec individuel. On parle d’un jeune qui « manque de motivation », qui « ne veut pas aller à l’école » ou qui « fait les mauvais choix ». Pourtant, derrière les statistiques et les raccourcis, il existe des contextes beaucoup plus complexes, souvent invisibles. Le professeur Éric Dion rappelait, par ailleurs, qu’on ne décroche jamais seul.
À travers une étude (Le décrochage scolaire est-il contagieux ? Exploration du rôle des amis, des partenaires amoureux et de la fratrie) menée auprès de 545 adolescents provenant de 12 écoles secondaires publiques de la grande région de Montréal présentant un fort taux de décrochage, le chercheur a tenté de comprendre ce qui précède concrètement l’abandon d’un parcours scolaire. La majorité des établissements sélectionnés se situent dans des milieux défavorisés et affichent un taux moyen de décrochage de 36 %.
Les jeunes interrogés avaient en moyenne 16 ans. Contrairement aux idées reçues, le phénomène ne concerne pas uniquement les garçons : 46 % sont des filles. Les minorités visibles représentent quant à elles entre 19 et 27 % des répondants.
Mais au-delà des chiffres, c’est surtout la manière dont les adolescents racontent leur propre parcours qui peut intéresser.
« Dictionnaire de merditude »
Éric Dion explique que les chercheurs ont demandé aux jeunes de revenir en détail sur les douze mois ayant précédé leur abandon scolaire. Ce qui ressort de leurs témoignages, c’est moins un événement précis qu’une accumulation de tumultes : tensions familiales, sentiment d’isolement, rupture des liens affectifs, difficultés scolaires, conflits sociaux ou encore perte de sens.
Dans ce que le professeur appelle presque ironiquement le « dictionnaire de la merditude des choses », le décrochage apparaît parfois non pas comme un abandon, mais comme un réflexe de survie. Pour certains adolescents, quitter l’école devient une façon de sortir d’un environnement invivable.
Phénomène contagieux
Les données démontrent en effet qu’un adolescent est jusqu’à quatre fois plus susceptible de décrocher si un proche — ami, frère, sœur ou partenaire amoureux — a lui-même quitté l’école récemment.
Cette idée dérange parce qu’elle déplace la responsabilité individuelle vers une réalité collective. Le décrochage circule dans les réseaux sociaux, affectifs et familiaux. Il se normalise parfois dans certains environnements où quitter l’école devient presque banal, voire attendu.
« Certains jeunes grandissent dans des contextes où plusieurs personnes autour d’eux ont quitté le système scolaire prématurément. Lorsqu’un ami décroche, cela transforme aussi le regard que l’on porte sur sa propre trajectoire. »
En ville comme en région
Ce qui étonne également dans l’étude, c’est la ressemblance entre les milieux urbains et ruraux. Les mécanismes menant au décrochage semblent transcender le territoire.
Environ un quart des facteurs évoqués par les jeunes sont liés à la famille, tandis qu’un cinquième concerne directement l’école. Contrairement à certains discours alarmistes, les chercheurs n’ont pas principalement observé des cas extrêmes de violence ou de négligence lourde. Quelques situations impliquent la DPJ, mais plusieurs adolescents décrivent plutôt une forme d’aliénation affective : absence de dialogue, perte de contact émotionnel avec les parents, solitude silencieuse.
Dans 89 % des cas étudiés, le jeune a progressivement perdu le lien avec ses parents avant de décrocher.
Cette donnée montre que le décrochage ne se joue pas uniquement dans la salle de classe. Il commence souvent bien avant l’échec scolaire. Il prend racine dans les relations humaines, notamment dans le milieu familial.
« Jumeau persévérant »
Éric Dion a également évoqué l’image du « jumeau persévérant ». Une expression qui illustre une réalité troublante : deux jeunes peuvent grandir dans le même quartier, fréquenter la même école, vivre des difficultés semblables — mais un seul décroche. Pourquoi ?
Parce qu’au-delà des conditions sociales, certains liens peuvent devenir protecteurs. Une relation significative avec un adulte, un ami stable, un enseignant présent, un sentiment d’appartenance. Parfois, il suffit d’un ancrage pour empêcher la chute.
Cette idée est importante, car elle évite de réduire les jeunes marginalisés à des statistiques ou à des fatalités sociales. Les contextes influencent les trajectoires, mais ils ne les déterminent jamais entièrement.
Réparer les liens
Dans plusieurs quartiers montréalais, les jeunes évoluent dans des environnements où les institutions — école, famille, services sociaux — peinent parfois à maintenir des liens durables avec eux.
Pourtant, ce que montre la recherche présentée par Éric Dion, c’est que la prévention du décrochage ne passe pas uniquement par des mesures disciplinaires ou académiques. Elle passe aussi par la reconstruction du lien social.
Écouter les jeunes avant qu’ils disparaissent des radars. Comprendre les contextes plutôt que simplement corriger les comportements. Créer des espaces où ils peuvent encore se projeter dans l’avenir.
Derrière chaque décrocheur, il y a rarement un jeune qui «ne voulait pas réussir ». Il y a souvent un adolescent qui ne trouve plus sa place.
Et peut-être est-ce là l’une des questions les plus importantes : comment bâtir une société où les jeunes n’ont plus besoin de quitter l’école pour respirer ?
Photo en haut : Crédit photo : Element5 sur Unsplash