Colin McGregor | Dossier Milieu carcéral
Un détenu entre en prison avec une longue sentence. Sans amis, effrayé, déprimé, isolé de ses proches, il emprunte un livre à la bibliothèque carcérale. Il est emporté dans un autre monde sans chaînes ni fils barbelés. C’est ce que permettent ces espaces, aujourd’hui menacés par le licenciement de tous les bibliothécaires du système pénitentiaire fédéral au Canada.
L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté le 17 décembre 2015 la version révisée des Règles minima pour le traitement des détenus, connues sous le nom de Règles Nelson Mandela. Elles stipulent que chaque prison doit disposer d’une bibliothèque, bien fournie en matériel récréatif et éducatif, accessible à tous les détenus. L’article 64 exige expressément que des services de bibliothèque soient offerts, encourageant ainsi les détenus à les utiliser pour favoriser leur réadaptation, leur santé mentale et leur éducation.
Porte de sortie
La bibliothèque de la prison offre une porte de sortie. En lisant les récits de vie des autres, un détenu découvre le monde à travers leurs yeux et il ou elle développe de l’empathie. Il existe aussi des écoles en prison : suivre des cours pendant son incarcération permet d’occuper les longues heures d’attente avec une activité responsable et constructive.
Le licenciement des bibliothécaires carcérales est en cours. Le Service correctionnel du Canada (SCC) a commencé à aviser 18 bibliothécaires que leurs postes seraient touchés en janvier 2026. Les derniers postes sont éliminés progressivement à partir du 1er avril 2026, dans le cadre d’une mesure visant à réduire les coûts et à passer à un modèle de bibliothèque numérique sans personnel.
Réduire les coûts
Dans un communiqué, le SCC a indiqué que congédier les bibliothécaires vise à réduire les coûts, un objectif du budget fédéral de 2025. Le SCC prévoit de réduire ses dépenses de plus de 132 millions de dollars au cours des trois prochaines années afin de respecter les objectifs de réduction budgétaire du gouvernement fédéral. Le SCC va couper plus de 400 postes.
Le SCC affirme qu’il va mettre des ressources numériques informatisées à la disposition des détenus pour pallier le manque de bibliothécaires.
Des critiques, formulées notamment par l’Association canadienne des employés professionnels, soutiennent que cette mesure nuit aux efforts de réadaptation, soulignant que jusqu’à 75 % des nouveaux détenus fédéraux n’ont pas de diplôme d’études secondaires et ont besoin d’aide en personne pour leur alphabétisation et leur recherche juridique.
De plus, il est impossible d’emporter un ordinateur de la prison dans sa cellule pour lire pendant la fin de semaine. Les livres sont portables, facilement accessibles, et ne requièrent aucune électricité.
Clubs de lecture
L’organisme Book Clubs for Inmates (Clubs de lecture pour les détenus), qui fournit des livres aux établissements pénitentiaires fédéraux, a adressé une lettre ouverte à Gary Anandasangaree, le ministre de la Sécurité publique. Il y dénonce le congédiement des bibliothécaires. « Ces mesures marquent un net recul en matière d’éducation, d’alphabétisation et de réinsertion », peut-on lire dans la lettre publiée le 17 mars ; une lettre qui regroupe des centaines de signataires. Elle continue :
« On nous explique que ces compressions budgétaires sont motivées par des impératifs de rigueur financière. Pourtant, les bibliothécaires figurent parmi les professionnels les moins bien payés du système fédéral. Les économies seront minimes. Les dommages – à la réadaptation, à la stabilité institutionnelle, à la connaissance du droit, à la santé mentale et, en fin de compte, à la sécurité publique – seront considérables. »
Le Book Clubs for Inmates estime qu’au moins 31 bibliothécaires travaillent dans 38 bibliothèques de prisons fédérales et « détiennent un savoir institutionnel essentiel – protocoles de sécurité, besoins d’apprentissage des détenus, collections adaptées aux réalités culturelles et services tenant compte des traumatismes – qui ne peut être simplement absorbé ou remplacé sans conséquences. »
Cégeps coupés
De plus, le Service correctionnel du Canada met fin à une collaboration de 52 ans avec le Cégep Marie-Victorin, le grand collège de Montréal-Nord qui a envoyé des professeurs à Cowansville (un établissement pour hommes à sécurité moyenne) et à Joliette (pour des femmes détenues) afin d’y donner des cours. Les détenus pouvaient ainsi obtenir un DEC en sciences humaines. Les cégeps ferment leurs portes dans les deux établissements, les dernières prisons du Canada à offrir des études postsecondaires. Compressions budgétaires.
« C’est clair que ces fermetures sont une vraie préoccupation, surtout en lien avec la réhabilitation des personnes incarcérées, leur droit d’avoir accès à des activités et à de la formation, et de pouvoir se préparer à leur sortie », dit Mme Luana Boxéro, directrice par intérim de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec, qui regroupe près de 80 organismes communautaires à but non lucratif œuvrant auprès de personnes ayant des démêlés avec la justice. « On est évidemment inquiets face aux coupures liées à la fermeture des bibliothèques et des cégeps (et à bien d’autres coupures !). »
En 2020, un rapport du Bureau de l’enquêteur correctionnel concluait pourtant que la participation à des programmes d’éducation ou de formation professionnelle réduisait le risque de récidive chez les détenus.
« Les délinquants qui terminaient au moins un niveau d’un programme d’éducation affichaient une baisse de 75 % du taux d’échec de la mise en liberté conditionnelle, pour un nouveau crime, comparativement aux délinquants qui avaient des besoins en matière d’éducation, mais qui n’avaient pas été affectés à un programme d’éducation », indique-t-il.
Cégep Marie-Victorin
Le cégep Marie-Victorin a décerné un total de 360 diplômes et attestations à des étudiants incarcérés au fil des années. Une soixantaine de détenus en moyenne suivent la formation par an. Les cours à Cowansville et à Joliette prennent fin au mois de juin.
Marc-André Lacelle, professeur de sociologie au cégep Marie-Victorin et membre de la chaire UNESCO de recherche appliquée pour l’éducation en prison, a parlé à La Presse des détenus qui ont terminé le Cégep derrière les barreaux alors qu’ils débutaient leur peine avec une scolarité primaire. « Ce sont des gens qui, dans leurs milieux de vie, n’étaient pas disponibles pour faire leurs études ou qui avaient un rapport très difficile aux études », explique M. Lacelle.
Comment réagissent les détenus victimes des compressions ? Selon un reportage de Radio-Canada citant le professeur Samuel Rochette, lorsqu’ils ont appris l’annonce : « C’était silencieux. Les gens faisaient leur deuil. Plusieurs personnes pleuraient. »
Mon vécu en prison
Personnellement, j’ai passé 29 ans en prison ; et sans les bibliothèques des prisons, je n’aurais jamais pu survivre à cette épreuve. La lecture donne des ailes pour voler au-dessus des barbelés et voir d’autres mondes, d’autres façons de penser. En voyant le monde à travers les yeux des autres, vous gagnez en empathie pour vos semblables.
J’ai également étudié au Cégep de l’établissement de Cowansville, une prison où j’ai été incarcéré pendant 15 ans. Le Cégep m’a décerné un DEC en sciences humaines, entièrement en français, 30 ans après l’obtention du même diplôme dans un Cégep anglophone. Je suis ainsi devenu l’une des rares personnes, sinon la seule au Québec, à détenir deux diplômes identiques en sciences humaines dans chacune des deux langues officielles. De le faire en français m’a appris l’humilité et un amour pour la langue de Molière. J’ai ensuite fait du tutorat à l’école primaire et secondaire de la prison, qui existe encore. Un détenu pouvait commencer sa peine analphabète et en sortir avec un diplôme d’études secondaires. Aider des élèves m’a donné une raison de continuer à vivre.
Sans ces possibilités d’apprentissage, je crois que j’aurais abandonné toute tentative de réinsertion. J’aurais sombré dans la drogue et la délinquance. Je connaissais des dizaines de codétenus qui disaient la même chose. Ils regrettaient souvent d’avoir manqué l’école dans leur passé, mais ils n’étaient pas disposés à étudier une fois dehors. Mauvaises familles, mauvaises habitudes…
La lecture, l’apprentissage sont les seules choses qu’on pouvait faire au-dedans pour soi-même, et personne ne pouvait nous l’enlever.