Oumou Diakité | Dossier Famille
Alors qu’on salue la créativité débordante des jeunes participants à La grande journée des petits entrepreneurs, symbole réjouissant d’une jeunesse audacieuse, inventive et déjà tournée vers l’avenir, une question plus silencieuse se pose : jusqu’où doit-on grandir si vite ?
Si l’on applaudit ces enfants qui montent leurs entreprises, d’autres sphères de leur vie trahissent une accélération moins innocente.
Car au-delà des réussites scolaires ou entrepreneuriales, l’enfance semble s’effriter sous le poids d’un monde qui exige toujours plus tôt l’apparence, les codes et les comportements des adultes.
Des réseaux sociaux à l’industrie textile, en passant par les séries, les jeux et la pression des pairs, tout semble concourir à effacer la frontière entre l’enfant et l’adulte. Les enfants d’aujourd’hui « font grands », parfois bien avant d’en avoir les repères intérieurs.
Ce grandissement prématuré, qui parfois n’est autre que de la maturité, révèle pourtant une tension : celle d’une génération que l’on célèbre pour son autonomie, mais qu’on expose, souvent sans s’en rendre compte, à une perte d’innocence et à un vertige de performance.
L’enfance raccourcie
« On ne laisse plus le temps aux enfants d’être simplement des enfants », constate Marie-Claude Fortin (psychologue et clinicienne en médecine de l’adolescence au CHU Sainte-Justine).
Selon elle, « le jeu libre, la rêverie et l’ennui, essentiels à la construction psychique, ont été remplacés par la performance, la comparaison et la mise en scène de soi ».
Les réseaux sociaux ont profondément modifié la manière dont les jeunes perçoivent l’âge. Sur TikTok, des fillettes de dix ans se maquillent comme des influenceuses ; sur Instagram, des garçons de onze ans posent en « bad boys » (mauvais garçons).
La frontière entre imitation et identité devient floue. Dans ce théâtre numérique, l’enfance se met en scène, se corrige, se filtre, s’adapte à des normes adultes. Le regard des autres devient un miroir social précoce, souvent cruel, et la naïveté s’efface au profit d’une conscience trop vive du corps, du style, du statut.
La machine de la précocité
Si les réseaux sociaux accélèrent le phénomène, ils ne sont pas seuls en cause. L’industrie textile joue aussi un rôle dans cette mutation : la “mode miniature” traduit une volonté d’homogénéiser les apparences en habillant les enfants comme des adultes.
Ce qui relevait jadis du « déguisement » ou de l’imitation ludique devient désormais un modèle commercial assumé qui alimente un désir de grandir, de séduire, d’appartenir.
À cela s’ajoute la culture populaire. Séries adolescentes, films, jeux vidéo : les univers narratifs adressés aux jeunes sont saturés de thématiques adultes — amour, trahison, anxiété, succès, consommation.
Même les contenus destinés aux plus jeunes tendent à valoriser la maturité émotionnelle et sociale, comme s’il fallait « être grand » pour être intéressant. La fiction propose moins des modèles d’enfants rêveurs ou maladroits, mais des personnages hyperlucides, performants, des « adultes miniatures ».
Dans les cours d’école, cette transformation se ressent : les conversations tournent autour de marques, de crush, d’abonnés, me rapportait ma jeune cousine. Le « jeu d’enfant » a reculé devant le « jeu social ».
La pression du mimétisme
Le mimétisme est l’un des ressorts psychologiques les plus puissants de cette accélération. Les enfants d’aujourd’hui grandissent dans un monde saturé d’images où l’identité se construit dans la comparaison. On s’identifie à des influenceurs, des youtubeurs, des vedettes du sport, mais aussi à des pairs hyperconnectés.
« La comparaison entre enfants n’a jamais été aussi directe et permanente », observe François Dufresne, sociologue de l’enfance. « Avant, on se comparait à sa classe, à son quartier. Aujourd’hui, un enfant se compare à des milliers d’autres, en temps réel, et cette comparaison s’imprime dans sa construction psychique. »
Cette logique crée un effet d’entraînement : pour ne pas être exclu, il faut suivre, copier, accélérer. Le corps lui-même devient le terrain de cette course — maquillage, vêtements, poses, langage. Une génération d’enfants projette l’image de l’adulte qu’elle croit devoir devenir, parfois bien avant d’avoir trouvé qui elle est.
La double lecture de la jeunesse
Il serait cependant trop facile de condamner ce phénomène sans nuance. La précocité, dans certains domaines, témoigne aussi d’une formidable vitalité intellectuelle et créative. Les enfants entrepreneurs, les jeunes militants écologistes, les petits artistes sur YouTube ou TikTok : tous démontrent une capacité d’adaptation et d’expression inédite.
Cette énergie, qui émerveille tant d’adultes, révèle une jeunesse curieuse, connectée et consciente des enjeux du monde. La grande journée des petits entrepreneurs, par exemple, incarne cette part lumineuse de la précocité : celle qui transforme la curiosité en projet, l’imagination en action, et l’enfance en tremplin plutôt qu’en sacrifice.
Mais l’envers du décor existe : à force de vouloir être « grands », les enfants s’exposent à des codes émotionnels qu’ils ne maîtrisent pas. L’anxiété de performance, la peur du jugement ou la sexualisation précoce en sont des symptômes.
Certains sociologues parlent même de « contamination de l’enfance par la norme adulte », où le rapport au corps et au temps devient utilitaire plutôt que sensible.
Réapprendre la lenteur
Face à cette accélération, plusieurs pédagogues appellent à une réhabilitation de la lenteur. Il ne s’agit pas de refuser la modernité, mais de restaurer un espace-temps propre à l’enfance : celui de la découverte désintéressée, de la fantaisie, du jeu gratuit.
Certaines écoles expérimentent déjà des journées « sans écrans », des ateliers de créativité, des espaces de parole sur les émotions. Les parents, eux, peuvent réintroduire des moments de déconnexion, des rituels simples : lire, cuisiner, bricoler, marcher. Réapprendre à s’ennuyer redevient un apprentissage essentiel — car l’ennui, loin d’être un vide, est souvent le lieu où naissent les rêves.
Et rappeler que derrière chaque « petit entrepreneur », chaque jeune créateur ou « mini-influenceur », il y a d’abord ce qu’il ne faut jamais brûler : un enfant qui apprend encore à devenir.
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