Oumou Diakité | Dossier Économie
« L’aide sociale est un régime de dernier recours, et il doit le rester », insiste Chantal Rouleau, ministre responsable de la Solidarité sociale et de l’Action communautaire. Mis en place il y a plus de 50 ans, le programme a longtemps été un pilier pour les personnes sans autre soutien. Mais depuis 2024, une réforme de fond est à l’œuvre : « Nous avons modernisé le régime pour qu’il réponde mieux aux réalités actuelles », explique la ministre.
Désormais, le programme d’aide sociale s’articule autour de trois volets, appelés à être fusionnés à terme, et met davantage l’accent sur l’état de santé physique ou mentale des bénéficiaires. Le résultat ? Selon Statistique Canada, en 1996, il était de 11,2 % et, à partir de 1997, il n’a cessé de diminuer : 7,3 % en 2003, à 5 % aujourd’hui.
Le nouveau régime reconnaît qu’un retour à l’emploi n’est pas toujours immédiat ni total. Pour éviter qu’un revenu d’appoint ne pénalise ceux qui souhaitent travailler, un mécanisme a été mis en place : « Une personne prestataire peut gagner jusqu’à 200 $ par mois sans réduction de ses prestations, et même bénéficier d’un supplément de 25 % », affirme Chantal Rouleau. Cette mesure vise à décourager le travail illégal dit « au noir », tout en encourageant l’insertion progressive sur le marché de l’emploi.
Chaque année, environ 5 000 ménages prestataires déclarent des revenus d’emploi. Un chiffre que le ministère souhaite voir augmenter grâce à des incitatifs clairs et un meilleur accompagnement.
Le revenu de base
Depuis janvier 2023, un programme de revenu de base est en place pour les personnes atteintes de contraintes sévères et persistantes à l’emploi — un groupe souvent composé de personnes handicapées ou atteintes de maladies chroniques. « Ce programme vise à leur garantir un revenu décent, en haussant leur revenu disponible de 67 % », détaille la ministre.
La durée minimale d’admissibilité a été fixée à 66 mois de prestations antérieures, car les données démontrent que la majorité des contraintes deviennent alors permanentes. Résultat : 84 000 personnes ont déjà été sorties de la pauvreté, selon les chiffres du ministère.
Accompagner plutôt que punir
L’un des changements majeurs tient à la philosophie d’accompagnement. Finie la logique punitive, place à une approche humaine, holistique, axée sur la santé globale et l’insertion sociale : « Nous avons remplacé les contraintes liées à l’emploi par la prise en compte de l’état de santé mentale, physique ou des enjeux psychosociaux », précise Rouleau.
Avec le programme Objectif Emploi et le recours à des organismes communautaires comme le Programme d’Aide et d’Accompagnement Social (PAAS Action), les personnes éloignées du marché du travail bénéficient désormais de plans personnalisés. « Il ne s’agit plus seulement d’amener quelqu’un à travailler, mais de briser l’isolement, de restaurer la dignité et le lien social. »
Mme Rouleau répond
À ceux qui estiment l’aide sociale encore trop conditionnelle, Chantal Rouleau répond par la concertation : « J’ai rencontré des gens dans les 17 régions du Québec, consulté 273 mémoires. Le mot qui revient partout, c’est accompagnement. »
En parallèle, des efforts sont faits pour assurer une égalité régionale, malgré les déséquilibres persistants du marché du travail. Et si aucune extension du revenu de base n’est prévue pour les personnes sans contrainte, la ministre réaffirme que « personne ne sera laissé derrière ». Elle cite notamment l’octroi de 10 millions de dollars pour les personnes en situation ou à risque d’itinérance.
De plus, l’un des axes majeurs de la réforme est aussi éducatif : 42 % des prestataires n’ont pas de diplôme d’études secondaires. « On veut les aider à obtenir leur secondaire 5, avec un incitatif financier à la clé ». Ce retour en formation vise à renforcer les chances de sortie durable de la pauvreté.
La modernisation se poursuivra jusqu’en 2028, date à laquelle la Loi 71, adoptée à l’unanimité en novembre 2024, sera pleinement déployée. En attendant, le ministère s’attèle à simplifier les démarches administratives, à éliminer les formulaires superflus et à mieux faire connaître l’éventail des soutiens disponibles : prestations de santé, allocation logement, crédit d’impôt à la solidarité, soutien alimentaire…
Le régime d’aide sociale québécois semble être en train de changer de visage. Plus souple, plus attentif à la réalité des individus pour certainement rétablir l’équilibre entre sécurité et responsabilité, dignité et incitation.
Enfin, si les défis concernant l’aide sociale persistent — notamment sur le plan régional — la ministre Chantal Rouleau reste convaincue que « l’emploi est la meilleure arme contre la pauvreté »… à condition de prendre soin des personnes avant de prendre soin de leurs dossiers.
Illustration : Iris Dugauquier
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