Oumou Diakité | Dossier Société
À l’écran, une tresse se forme, plusieurs en fait — une tête entière. Le geste est ancestral : il relie des femmes, des mères, des territoires. Derrière mon écran, le discours d’Habibata Ouarme commence par: « J’ai longtemps cherché la formule parfaite pour mes cheveux, qu’ils s’adaptent à ma vie, à mes activités. »
De cette quête intime est né 1001 Couronnes sur ma tête, documentaire à la croisée du récit personnel et de l’histoire collective que vous pouvez regarder sur TFO. La cinéaste, d’origine ivoirienne et burkinabé, se penche sur les liens qu’entretiennent les femmes noires avec leurs cheveux : ce qu’ils disent d’elles, de leur identité, de la colonisation et de la fierté retrouvée.
L’Afrique ancienne à l’Amérique moderne
Avant d’être une affaire de style, les cheveux ont toujours été affaire de sens. Dans les sociétés ouest-africaines précoloniales, la coiffure était un langage social: elle signalait l’appartenance à un clan, le statut marital, l’âge ou la hiérarchie.
Les tresses peulh, yoruba ou akan étaient aussi codifiées qu’un alphabet. Les femmes passaient des heures à tresser les cheveux de leurs filles, non pas pour obéir à un idéal esthétique, mais pour inscrire leur identité dans le visible.
Cette grammaire du cheveu s’est pourtant effacée avec l’esclavage et la colonisation. Dès le XVIe siècle, dans les plantations des Amériques, les esclaves africains se voyaient raser la tête à leur arrivée : en plus d’appliquer une mesure d’hygiène, le propriétaire les dépossédait de leur individualité, coupait le lien symbolique avec leurs origines.
Plus tard, au XXe siècle, l’imposition du modèle de beauté eurocentré — cheveux lisses, peau claire, nez fin — a renforcé le rejet du cheveu crépu et des traits épatés, associés à la « sauvagerie ».
De la servitude à la ségrégation, le cheveu afro est devenu politique pour les révolutionnaires qui ont voulu reprendre le contrôle de leur vie. Mais dans cette société contestée, on a continué à juger, à dénigrer. Et donc, à vouloir reconquérir.
« Couronne » : mot-clé d’une renaissance
Dans 1001 Couronnes sur ma tête, le mot « couronne » surgit très tôt. Pour Mme Ouarme, il ne s’agit pas d’une simple métaphore: « Les coiffures sont des parures. Les cheveux habillent, c’est la touche finale. Peu importe la forme : perruque, tresses ou afro, c’est ce qui vient nous définir. »

Elle en fait un manifeste : le cheveu n’est pas un fardeau, c’est une couronne, symbole d’estime, de beauté et d’héritage. Le documentaire revisite ainsi toute une imagerie postcoloniale : celle des femmes noires, contraintes de « discipliner » leur chevelure pour être acceptées dans les espaces professionnels ou scolaires, au détriment de leur identité culturelle.
En filmant ces femmes qui racontent leurs premières tresses, leurs défrisages douloureux, leurs choix de revenir au naturel, Habibata Ouarme inscrit son œuvre dans la lignée des mouvements de réappropriation capillaire — du Black is Beautiful des années1960 à la vague nappy des années 2010.
Figures de transmission et de savoirs
Le film s’appuie sur des voix phares de la recherche afrodescendante. La sociologue martiniquaise Juliette Sméralda, auteure du classique Peau noire, cheveu crépu : l’histoire d’une aliénation, y apparaît comme une figure pivot. « Elle m’a bouleversée », confie la réalisatrice. « Elle parlait de la civilisation égyptienne qui se crêpait le cheveu. Depuis, je ne dis plus perruque, mais parure. »
Habibata Ouarme s’est entourée d’une entrepreneure culturelle, une militante montréalaise ou encore de chercheuses afro-canadiennes qui replacent le cheveu au cœur d’une pédagogie de la dignité. « Je cherchais des modèles de réussite », dit-elle. « Des femmes qui inspirent la jeunesse, qui montrent qu’on peut occuper des postes de leadership tout en portant fièrement ses cheveux afro. »
En fait, c’est loin du discours militant pur que 1001 Couronnes sur ma tête s’ancre dans le vécu : celui d’une génération de femmes noires qui ne veulent plus choisir entre authenticité et professionnalisme, entre beauté et conformité.
Poids du regard
« Les cheveux de la femme noire sont critiquables, et ceux de l’homme noir, inexistants », d’après la documentariste. Cette phrase résume à elle seule la double injonction genrée qui traverse les sociétés afrodescendantes : l’homme noir peut se coiffer sans être jugé ou presque, tandis que la femme noire reste soumise au regard normatif qui jauge son apparence.

Le documentaire explore cette tension : comment les cheveux afro deviennent un champ de bataille entre acceptation et rejet, entre individualité et stéréotype ?
Le mouvement nappy, né au tournant des années2010 grâce aux réseaux sociaux, a permis une nouvelle fierté : des millions de femmes ont troqué les produits défrisants contre des routines naturelles. Mais cette libération n’a pas tout réglé : le cheveu naturel reste parfois mal perçu, notamment dans les environnements professionnels occidentaux. Alors, au-delà de l’esthétique, il s’agit d’un combat pour la dignité.
L’appropriation culturelle
Le film ne contourne pas la question sensible de l’appropriation culturelle. Quand des célébrités blanches s’affichent avec des tresses, Habibata Ouarme invite à la nuance : « Si c’est un échange culturel, c’est appréciable, mais il ne faut pas que ça devienne un déguisement. »
Son propos est clair : il ne s’agit pas d’interdire les échanges culturels, mais de réclamer la reconnaissance du contexte historique. Porter une coiffure afrodescendante sans savoir qu’elle a été, pendant des siècles, stigmatisée et interdite, c’est prolonger l’effacement.
Soigner la tête, guérir l’histoire
1001 Couronnes sur ma tête aborde aussi un aspect trop souvent négligé du rapport au cheveu afro: la santé. Derrière les crèmes assouplissantes, les défrisants et les produits lissants «miracles» se cache une industrie lourde de conséquences. Oui, les soins capillaires vendus comme «libérateurs» contiennent en réalité des perturbateurs endocriniens, du formaldéhyde, des métaux lourds ou encore de la soude caustique.
Plusieurs études nord-américaines, notamment menées par les National Institutes of Health dans le cadre de la « Sister Study », ont établi des liens entre l’utilisation de produits capillaires chimiques et un risque accru de cancers hormonodépendants, comme le cancer du sein ou de l’utérus. D’autres recherches, comme la Black Women’s Health Study, pointent également une association avec des troubles hormonaux et des fibromes, en raison de la présence de perturbateurs endocriniens dans ces produits.
« Malheureusement, il faut toujours répéter », soupire Habibata Ouarme. Pour elle, le problème dépasse la simple question esthétique : il s’agit d’une question de santé publique. En voulant lisser leurs cheveux pour correspondre à une norme héritée du colonialisme, des générations de femmes noires ont, sans le savoir, mis leur santé en danger. Et cette pression se perpétue à travers les codes sociaux et dans le monde du travail, où le cheveu crépu demeure souvent perçu comme « non professionnel » ou « négligé ».
En toile de fond, 1001 Couronnes sur ma tête propose, finalement, une autre définition de la beauté : celle qui soigne au lieu d’abîmer, qui relie au lieu d’effacer. Une beauté consciente, politique et profondément humaine.
L’origine du nappy
Le mouvement « nappy » est une expression culturelle et identitaire qui célèbre les cheveux des personnes d’ascendance africaine. Le terme vient de la combinaison de natural (naturel) et de happy (heureux), affirmant une fierté d’être soi-même, loin des normes esthétiques occidentales qui valorisent les cheveux lisses. Au-delà de la simple coiffure, le mouvement nappy s’inscrit dans une dynamique politique et sociale : il remet en question les stéréotypes raciaux, la pression à « dompter » ses cheveux, et promeut l’estime corporelle, l’acceptation de soi, et la valorisation des identités noires dans toutes leurs diversités.
Photo en haut: Crédit photo à Annaicart Mazile
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