Oumou Diakité | Dossier Économie
« Survivre à la pauvreté est un job à temps plein. » Cette phrase de Serge Petitclerc, membre du Collectif pour un Québec sans pauvreté, résume avec amertume le paradoxe vécu par des milliers de personnes : celui de cumuler emploi et aide sociale, sans jamais franchir le seuil de la « dignité économique ». Dans un Québec qui valorise le travail comme moteur d’inclusion, comment expliquer que certains travailleurs et travailleuses demeurent prisonniers de la précarité ?
Pour Serge Petitclerc, la coexistence entre travail et aide sociale est « très compliquée ». Le système actuel est conçu avec une logique de contrôle, alimentée par la crainte que des individus « profitent du système ». Résultat : toute tentative de gagner un revenu de travail est rapidement sanctionnée.
« À moins d’obtenir un emploi à temps plein, on perd vite une grande partie de la prestation. » Dès qu’une personne travaille plus de quelques heures — souvent plus de trois heures par semaine au salaire minimum — elle s’expose à des coupures significatives. Pire : les personnes sans diplôme d’études secondaires ou présentant des contraintes non médicales (comme des troubles d’apprentissage, des responsabilités familiales lourdes ou une désocialisation) ne sont pas reconnues comme incapables de travailler, et donc ne sont pas protégées par le régime.
« On fait comme si, parce qu’ils peuvent théoriquement travailler, ils le doivent. Mais dans les faits, les conditions d’insertion sont presque impossibles. »
Ce système décourage plutôt qu’il n’incite, estime le Collectif. Les gens qui tentent de s’en sortir à travers le travail se retrouvent pénalisés, faute d’un accompagnement réel ou de marges de manœuvre financières.
Bouffée d’oxygène toxique
Depuis son entrée en vigueur, le programme de revenu de base est perçu comme un progrès. En offrant une prestation annuelle d’environ 20 000 $ et en autorisant des revenus de travail supplémentaires sans coupure immédiate, il introduit un peu d’oxygène dans un système étouffant.
« On salue ce programme, parce qu’il est plus souple et qu’il valorise enfin l’incitation au travail. »
Mais là encore, les conditions d’accès restreignent considérablement son impact. Pour y être admissible, il faut avoir déjà été à l’aide sociale pendant 5 ans et demi sans interruption et être reconnu comme présentant une contrainte sévère à l’emploi.
Serge Petitclerc parle alors de « période de purgatoire », une attente longue et difficile, durant laquelle il faut rester sans revenus d’appoint déclarés pour espérer accéder au programme.
« Ce sont des règles à assouplir. Il faut reconnaître que contribuer à la société, ce n’est pas seulement travailler 40 heures. »
Piège invisible de la pauvreté
Le Québec compte aujourd’hui environ 290 000 adultes à l’aide sociale, d’après les sources de M. Petitclerc. Certains y stagnent depuis dix ans ou plus. Pour le Collectif, le terme de « trappe à pauvreté » n’a rien d’abstrait : c’est un piège bien réel, où toute tentative de progression semblerait être neutralisée par un système « punitif ».
« Tant qu’on ne repensera pas en profondeur la sécurité du revenu, on continuera à maintenir les gens dans l’extrême pauvreté. Et ça, ça appauvrit toute la société. »
Les coûts collectifs sont énormes. En 2007-2008, une étude évaluait à 5 à 6 milliards de dollars les dépenses liées à la pauvreté : programmes sociaux, soins de santé, soutien au logement, pertes fiscales… Et ce chiffre n’a fait qu’augmenter depuis.
Besoins essentiels inaccessibles
Le logement est devenu le premier point de tension. Avec une prestation mensuelle d’aide sociale de 879 $ — parfois moins — et des loyers dépassant souvent 950 $ pour un 1½, il devient mathématiquement impossible de se loger sans s’endetter ou couper dans l’alimentation, le transport, les soins.
« À ça, tu ajoutes les frais médicaux non couverts, les déplacements… Il n’y a plus rien pour vivre. »
Et dans les régions ? Autrefois moins touchées par la crise, elles rattrapent aujourd’hui les centres urbains. « On est aussi pauvre en ville qu’en campagne », affirme Serge Petitclerc. La nourriture, notamment, coûte aussi cher, voire plus, dans les zones éloignées. Le revenu viable — soit le revenu minimal pour couvrir les besoins de base — y est aussi hors de portée.
Rendez-vous manqué
En juin 2024, une lettre ouverte du Collectif posait une question simple : aurons-nous droit à un vrai plan de lutte contre la pauvreté ? Leur réponse aujourd’hui : non.
Le gouvernement a présenté un quatrième plan de lutte (après ceux de 2004, 2010 et 2017), mais le Collectif le juge le plus décevant à ce jour.
« On ne lui a pas donné les moyens. Le ministère des Finances a bloqué les ambitions. »
La ministre responsable de la Solidarité sociale et de l’Action communautaire, Chantal Rouleau, a défendu un « tableau évolutif » des mesures, mais le Collectif reste sceptique. Contrairement à l’ancien ministre Yves Séguin (2003-2005), que M. Petitclerc jugeait plus sensible à ces enjeux, l’actuel gouvernement semble guidé par la gestion du déficit et non par la justice sociale.
Repenser le revenu
Les revendications du Collectif sont claires : repenser entièrement la sécurité du revenu, assurer à toute personne un revenu suffisant pour subvenir à ses besoins de base et briser les préjugés qui lient aide sociale à paresse ou fraude.
« Le rêve de bien des gens, c’est de retourner sur le marché du travail. Mais tant qu’on ne leur en donne pas la possibilité, on ne fait que ralentir la société. »
Pour sortir du piège, peut-être qu’il faudrait un changement de paradigme tel que valoriser l’humain avant de valoriser la performance. Et reconnaître, aussi, que la pauvreté n’est pas un choix, mais souvent la conséquence d’un système qui tourne le dos à ses propres principes.
Crédit illustration : Iris Dugauquier
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