Oumou Diakité | Dossier Économie
Au Québec, plusieurs milliers de personnes occupent un emploi tout en recevant de l’aide sociale. Ce phénomène, parfois qualifié de « paradoxe du travailleur pauvre », soulève une question fondamentale : comment expliquer qu’il soit possible de travailler — parfois à temps partiel, parfois de manière irrégulière — et de demeurer sous le seuil de la pauvreté ?
Pourtant, les dispositifs publics ne sont pas figés. Depuis le 1er janvier 2023, un nouveau programme de revenu de base est entré en vigueur. Présenté comme une avancée majeure par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, ce programme vise à offrir un soutien plus stable à ceux et celles qui vivent une précarité durable. Mais, sur le terrain, plusieurs intervenants communautaires estiment que ces réformes laissent encore trop de personnes dans l’angle mort du système.
Alors, le système actuel permet-il réellement de sortir de la pauvreté… ou ne fait-il que l’administrer ?
Ni assez riche ni assez pauvre
Chaque matin, Claire (prénom d’emprunt) compte. Les minutes avant de déposer ses enfants à l’école. Les arrêts de bus jusqu’au centre d’appel. Les secondes entre deux sonneries. Elle compte aussi les heures travaillées, les dépenses, les billets de vingt glissés discrètement dans sa poche après un ménage payé comptant. Tout est calculé. Sauf l’imprévu.
Avec un contrat à temps partiel et une prestation d’aide sociale réduite, Claire vit dans une équation bancale. Travailler un peu, mais pas trop. Gagner, mais sans dépasser. Déclarer, mais au risque de perdre. « Je voulais bien faire les choses, mais chaque fois que je m’approche d’un peu mieux, je me retrouve avec moins », murmure-t-elle, regard baissé.
Comme elle, des milliers de Québécois coincés entre emploi précaire et aide sociale tentent de tenir debout sur une corde raide. Le programme censé les aider à sortir de la pauvreté les enferme parfois dans un labyrinthe sans issues. La moindre heure travaillée peut faire chuter la prestation. Le moindre billet déclaré peut faire basculer l’équilibre. Alors, elle compose. Elle s’adapte. Elle fait du mieux qu’elle peut et elle s’en sort plutôt bien. « Plutôt bien », elle dirait certainement que ça n’est pas assez. Mais il lui reste quelques centaines de dollars à chaque fin de mois et ses enfants ne manquent de rien. Alors, quelque part, elle permet à sa famille de vivre.
En théorie, ce programme permet de combiner emploi et aide sociale. En pratique, la marge est étroite. Seuls les premiers 200 $ de revenus mensuels ne sont pas déduits de la prestation. Ensuite, chaque dollar gagné est retranché. « Ça n’me fait pas plaisir de ne pas tout déclarer, mais la vie est dure et j’ai pas toutes les armes du monde. », raconte Claire, la voix posée, mais lasse.
Elle n’a ni REER, ni épargne, ni assurance. Sa seule sécurité, c’est de pouvoir « bricoler » entre trois statuts : travailleuse partielle, prestataire d’aide sociale et travailleuse informelle. Un équilibre fragile, épuisant. « Quand tu travailles, mais que tu n’as pas assez pour vivre, tu n’as pas vraiment de filet. Tu fais juste jongler avec la peur de tomber. »
Selon les données disponibles, plus de 50 000 personnes reçoivent de l’aide sociale tout en occupant un emploi. Parmi elles, plusieurs vivent des situations semblables à celle de Claire. Les règles, jugées trop rigides, créent ce que certains appellent des « trappes à pauvreté » : des seuils de revenus qui découragent le travail déclaré, car les efforts sont rarement récompensés.
Crédit illustration : Iris Dugauquier
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