Oumou Diakité | Dossier Racisme
Durant le Mois de l’histoire des Noirs en février, les récits afro-descendants occupent une place plus visible dans l’espace public. On parle d’héritage, de mémoire, de transmission, de colonisation, d’esclavage et de résistance. Puis, le mois se termine, et avec lui revient une question plus large : quelles autres mémoires restent encore en marge de nos conversations collectives ?
Même chose en mai, pendant le Mois du patrimoine asiatique au Canada. L’occasion permet de célébrer des trajectoires, des héritages et des contributions diverses sous une même appellation : « asiatique ». Un vocable générique qui rassemble autant des réalités bangladaises, vietnamiennes, thaïlandaises, chinoises ou philippines, malgré des histoires politiques, culturelles et migratoires profondément différentes.
Cette mise en commun offre une visibilité importante aux communautés asiatiques, souvent sous-représentées dans les récits. Mais elle soulève également un paradoxe : à force de vouloir rassembler, certaines mémoires particulières risquent d’être diluées, effacées…
Car si l’on connaît relativement bien certaines vagues migratoires asiatiques, d’autres semblent progressivement s’estomper de notre mémoire collective. C’est le cas des « boat people », ces centaines de milliers de Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens qui ont fui les conflits d’Indochine et dont plusieurs dizaines de milliers se sont reconstruits une vie au Canada et au Québec.
Quand on évoque les « boat people », l’image qui revient souvent est celle de réfugiés entassés sur des embarcations de fortune. Une image humanitaire forte, mais qui finit souvent par écraser tout le reste : les trajectoires individuelles, les héritages coloniaux, les fractures identitaires et les silences transmis entre générations.
Une mémoire encore récente
« Ce qui est particulier avec les communautés d’Asie du Sud-Est, c’est que ce devoir de mémoire est relativement récent, explique Rémy Chhem, cofondateur du collectif Super Boat People. Ça fait seulement une cinquantaine d’années que ces événements ont eu lieu. Les blessures sont encore proches. »
Créé en 2022, le collectif est né d’une volonté de redonner un souffle nouveau au milieu associatif cambodgien et sud-est asiatique.
« On voulait amener quelque chose de plus jeune, de plus dynamique, de plus actuel. Et après la pandémie, on sentait aussi une volonté très forte chez les jeunes générations de comprendre d’où elles venaient. »

Le collectif s’est donc donné plusieurs missions : la réappropriation de l’histoire, la reconnexion culturelle, le renforcement des liens communautaires, une représentation plus juste dans l’espace public, mais aussi la solidarité avec d’autres groupes issus de l’immigration ou de l’exil.
Derrière Super Boat People, il y a aussi une continuité militante plus ancienne. Plusieurs membres participaient déjà au projet Histoires de vie Montréal, qui documente les récits de survivants de génocides et de guerres.
« Super Boat People, c’est un peu la continuité de ce travail de documentation et de transmission », résume Rémy.
Sortir du silence familial
Parmi les projets du collectif, certains cherchent précisément à combler les silences qui traversent de nombreuses familles vietnamiennes, cambodgiennes ou laotiennes.
Rémy Chhem évoque notamment Ce qui nous traverse, un atelier d’histoire familiale imaginé après plusieurs rencontres avec des familles cambodgiennes.
« On a constaté qu’il existait une sorte de vide autour du passé familial, explique-t-il. Les parents avaient vécu la guerre, les camps, la fuite, mais les enfants connaissaient très peu cette histoire. »
Le projet propose donc aux jeunes d’apprendre eux-mêmes à documenter le récit de leurs parents : comment mener une entrevue, comment poser des questions délicates, comment recueillir une mémoire sans brusquer la douleur.
« Ce n’est pas facile de replonger dans des souvenirs liés à la guerre, à la mort ou aux séparations familiales », rappelle-t-il.
Cette difficulté à transmettre, l’historien Christopher Goscha l’a lui aussi observée auprès des communautés sud-est asiatique.
« Beaucoup de parents disaient simplement : “Nous sommes maintenant au Canada, concentrez-vous sur votre avenir, nous parlerons du passé plus tard”, dit celui qui est spécialiste de l’histoire de l’Indochine. En fin de compte, ce “plus tard” n’arrive jamais. »
Secret de famille
C’est aussi ce qu’a vécu Niko, 24 ans, né à Montréal de parents vietnamiens.
Pendant longtemps, le Vietnam n’a existé pour lui qu’à travers quelques plats cuisinés à la maison, des expressions entendues entre adultes ou de vieilles photos laissées dans une boîte.

« Ma mère ne voulait jamais parler de son arrivée ici, raconte-t-il. Quand je posais des questions, elle disait seulement que c’était compliqué ou qu’elle ne voulait pas se rappeler de ça. »
Le récit de ses origines, Niko l’a plutôt trouvé à travers des films américains sur la guerre du Vietnam, des images d’hélicoptères survolant des rizières et des témoignages de soldats occidentaux.
« J’avais l’impression d’apprendre l’histoire de tout le monde, sauf celle de ma famille », dit-il.
Ce n’est qu’à l’université, après avoir assisté à une conférence sur les réfugiés sud-est asiatiques, qu’il commence à relier entre eux certains fragments. « J’ai compris que le silence de ma mère n’était pas un oubli. C’était peut-être une façon d’être heureuse. »
Depuis, Niko tente doucement de reconstruire cette mémoire familiale. Pas pour rouvrir des plaies, insiste-t-il, mais pour comprendre ce qui continue de traverser les générations. Pouvoir comprendre l’histoire et en parler à sa descendance. « Si tu sais d’où tu viens, tu sais où tu vas. »
Blanc de mémoire
Pour Christopher Goscha, le manque de visibilité de cette mémoire dans l’espace public occidental s’explique par plusieurs facteurs historiques.
« Il existe un véritable trou de mémoire autour de l’Indochine », affirme-t-il.
L’historien rappelle que les guerres d’Indochine ont pourtant profondément marqué le XXe siècle : colonisation française, guerre contre la France entre décembre 1946 et juillet 1954, intervention américaine entre 1950-1954 et 1965-1973, génocide cambodgien, régimes autoritaires, déplacements massifs de population.
Entre 1975 et les années 1990, plus d’un million de Vietnamiens quittent le pays. Beaucoup par bateau, d’autres par voie terrestre. Des milliers de Cambodgiens et de Laotiens ont aussi pris le chemin de l’exil.
« Le terme “boat people” est d’ailleurs un peu réducteur, précise Christopher Goscha. Il amalgame des trajectoires très différentes. »
Les États-Unis accueillent alors des centaines de milliers de réfugiés. Le Canada en reçoit environ 50 000, dont une part importante s’installe au Québec.
Parmi ceux-ci figure notamment Kim Thúy, arrivée avec sa famille à la fin des années 1970 après avoir fui le Vietnam. Son roman autobiographique Ru, devenu l’un des plus grands succès de la littérature québécoise contemporaine, a contribué à faire connaître l’expérience des réfugiés vietnamiens auprès du grand public.
L’œuvre a d’ailleurs été portée au grand écran en 2023, témoignant de la place qu’occupe désormais cette histoire dans la mémoire culturelle québécoise.
Mais contrairement à d’autres mémoires collectives, celle de l’Indochine semble être restée à la périphérie du récit occidental.
En France, explique Christopher Goscha, la mémoire de la guerre d’Algérie a largement monopolisé l’espace mémoriel postcolonial.
« Il y avait beaucoup plus de colons français en Algérie qu’en Indochine. La société française a été davantage touchée directement par cette guerre. »
Aux États-Unis, la mémoire dominante reste souvent celle des soldats américains eux-mêmes, largement diffusée par Hollywood. « On connaît davantage la guerre du Vietnam vue par les Américains que l’expérience vietnamienne, cambodgienne ou laotienne », résume-t-il.
Ajoutons qu’au Québec, cette mémoire a néanmoins laissé des traces plus visibles. L’accueil de dizaines de milliers de réfugiés d’Asie du Sud-Est à la fin des années 1970 et au début des années 1980 a marqué toute une génération.
Pour de nombreux Québécois, les « boat people » n’étaient pas seulement un sujet d’actualité internationale : ils étaient des voisins, des camarades de classe ou de nouveaux membres de leur communauté. Cette réalité s’est également reflétée dans certaines œuvres de la culture populaire québécoise.
Le personnage de François « les lunettes » dans La guerre des tuques (1984), un jeune garçon d’origine vietnamienne, témoigne de cette présence devenue familière dans l’imaginaire collectif des années 1980. À peu près au même moment, l’émission populaire pour enfants Passe-Partout comptait sur un personnage vietnamien (Passe-Midi, incarné par Daniel Dõ).
Bref. Parfois, on dit qu’une mémoire qui ne se transmet pas peut finir par disparaître avec ceux qui l’ont vécue. Mais lorsqu’elle circule, qu’elle devient récit, archive, œuvre ou conversation, elle peut aussi devenir un espace de reconstruction collective.
Photo en haut: Crédit photo: Katt Yuwaka
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