Mathieu Fortin | Dossier Environnement
Il existe un produit biologique présenté comme potentiellement moins nocif que le sel pour déglacer nos routes et trottoirs : il s’agit d’un cocktail… à base de jus de betterave. Mais est-il vraiment sécuritaire pour l’environnement ?
Il est question ici d’un procédé à base de betteraves issues de rejets agricoles : on extrait le sucre de la betterave blanche et il reste de la mélasse. Ce rebut est ensuite modifié chimiquement pour en faire un liquide qui adhère à la route et prévient la formation de glace.
Le produit peut aussi être mélangé avec du sel et utilisé en épandage sur la chaussée durant un événement de verglas. Selon ses producteurs, cela diminuerait l’accumulation de glace sur la chaussée et faciliterait le déneigement.
Une approche préventive
« C’est une approche complètement différente », affirme Joël Shugar, vice-président des opérations à Eco-Forma, une entreprise qui commercialise le produit.
« Le liquide de betterave est plus efficace lorsqu’il est épandu en préventif », précise-t-il. Il est ensuite absorbé dans la chaussée. « L’objectif, c’est de maintenir un niveau de sécurité, pour que la surface ne devienne pas glissante », explique-t-il.
À la base, le produit ne contient pas de sel, donc l’effet corrosif sur les routes est réduit. Quand il est ajouté au sel, on pourrait réduire notre recours à celui-ci de 30 %, selon M. Shugar.
D’après lui, « L’efficacité est nettement réduite 30 secondes après l’épandage de sel en préventif. Chaque véhicule qui passe disperse les granules de sel vers l’extérieur et la grande majorité du sel se retrouve dans les fossés », souligne-t-il.
Le sel imbibé de jus de betterave permettrait une meilleure adhérence à la glace, donc moins de perte de produit.
Qu’en pensent les villes ?
Au Québec, la ville de Cowansville, en Estrie, fait partie de celles qui ont emboîté le pas depuis près d’une décennie.
Parmi les raisons invoquées pour son utilisation, le liquide permet une meilleure adhérence quand il est ajouté au sel de déglaçage.
En 2016 déjà, l’ancien maire Arthur Fauteux notait une réduction de la corrosion sur les infrastructures, des économies du coût d’exploitation entre 15 000$ et 20 000$ annuellement et une diminution des impacts négatifs sur l’environnement, le produit étant biodégradable.
D’après les services de communication, l’utilisation du jus de betterave permettrait d’ailleurs une réduction de l’usage de sel de 30 %.
Du côté de Sherbrooke, les conditions météorologiques propices à l’utilisation du jus de betterave comme antigivrant s’avèrent trop rares afin de justifier un usage continu, indique la ville. Elle précise que les deux contrats pour son utilisation, datant de 2018-2019 et 2020-2021, n’ont pas été renouvelés depuis.
En Ontario, Toronto, quant à elle, n’utilise pas d’antigivrant à jus de betterave. La ville évoque son coût élevé, soit, selon elle, jusqu’à 30 % de plus que le sel, pour expliquer son désintérêt pour la betterave. Les hivers relativement doux de la Ville-Reine ne justifient pas l’usage du liquide qui est optimal dans des périodes de froids extrêmes (-30 degrés Celsius), indique la ville.
De plus, ajoute le service des communications de la ville, bien que la betterave soit organique, elle ajoute des nutriments aux cours d’eau qui peuvent être dommageables pour les écosystèmes, et ce davantage que le sel.
Impact sur l’environnement
On a tendance à penser qu’un produit biodégradable est inoffensif s’il est déversé dans l’environnement. La nature organique et biologique est d’ailleurs souvent invoquée par les producteurs de cocktail à betterave comme un avantage écologique.
Catalina Claus, chercheuse et candidate au doctorat à l’Université McGill, évalue l’interaction du jus de betterave et du sel sur les écosystèmes d’eau douce et la vie aquatique.
« Le fonctionnement du sel et du jus de betterave relève de la capacité de ces produits à faire baisser le point de congélation de l’eau, afin […] que la glace puisse changer de son état solide pour devenir liquide », explique-t-elle.
Or, une partie du problème avec l’usage du sel vient de la dispersion d’ions de chlorure, dans les milieux d’eau douce lors de la fonte de la neige et de la glace au printemps. « Le chlorure est toxique pour la vie aquatique », mentionne-t-elle.
Quand les zooplanctons, des organismes qui vivent dans les lacs et rivières et constituent une source de nourriture pour les poissons, sont confrontés au sel, on observe un déclin de leur population, précise Mme Claus. Ce déclin peut ensuite mener à la prolifération d’algues nuisibles, et à une réduction de la population des poissons, résume-t-elle.
Substituer le sel pour le jus de betterave serait-il mieux pour les lacs, les rivières et la vie aquatique ? Mme Claus reste prudente : « En utilisant le jus de betterave, on remplace l’ion de chlorure par du sucre. La question est de savoir lequel est le pire », précise-t-elle.
Elle ajoute que « selon une étude, le jus de betterave serait 22 fois plus toxique que le sel pour le zooplancton. »
Sécurité et environnement
Le dossier du déneigement demeure épineux à bien des égards.
Les municipalités doivent trouver un équilibre entre la sécurité routière, le coût d’exploitation des opérations de déneigement et l’impact sur les infrastructures et l’environnement.
Qu’est-ce que Catalina Claus recommanderait au Ministre de l’environnement sur la présence du sel et du jus de betterave dans l’environnement ? « La sensibilisation à l’égard du public », répond-elle.
En effet, selon elle, un suivi plus rigoureux sur notre usage du sel et du jus de betterave en matière de déneigement permettrait de pouvoir tirer des données plus fiables afin de mieux en saisir les enjeux.
Il reviendra ensuite aux élus de déterminer si les avantages de l’utilisation du jus de betterave en déneigement surpassent ses inconvénients sur leur territoire.
Photo en haut : Crédit photo Julian Wirth sur Unsplash