Camping en pleine ville

Colin McGregor | Dossier Société

Gilles (un nom fictif) a 33 ans. Il y a quelques mois, il a tout perdu. Son amie de cœur, son appartement, tout en même temps. Il s’est retrouvé dans la rue.

Cet homme de six pieds arbore un sourire affable et une allure calme et assurée. Derrière sa barbe noire, ses yeux pétillent. Propre et bien habillé, avec une casquette de baseball colorée, on ne devinerait jamais qu’il vit dans un campement, rue Notre-Dame, au bord du fleuve Saint-Laurent. Nous ne parlons pas des raisons qui l’ont amené là, nous voulons surtout savoir comment il aborde sa vie quotidienne.

Malgré ses conditions de vie difficiles, dormant dans une tente depuis six mois, il fait preuve de dignité et de pragmatisme.

« Moralement, se ramasser tout seul du jour au lendemain, j’étais désorienté », confie-t-il.

Au début, Gilles vivait dans un refuge. Mais il a manqué de cinq minutes le contrôle des lits, nous dit-il, et s’est retrouvé dehors. Se faire « tasser » d’un refuge pour des raisons parfois nébuleuses, c’est une histoire que rapportent souvent les personnes en situation d’itinérance d’Hochelaga-Maisonneuve, dans l’est de Montréal.

Dans la rue, il a rencontré un gars qui « avait un site ».

« Ils étaient trois, explique Gilles. Je me sentais plus en sécurité avec d’autres personnes. J’avais bargainé ma première tente, en échange d’une couple d’affaires. »

Avant tout ça, Gilles avait déjà fait du camping avec des amis.

L’hiver

L’hiver, sa tente laissait entrer l’air froid. Il n’avait qu’une chandelle pour se réchauffer. Il a parfois dû dormir dans des haltes-chaleur, notamment lorsqu’une tempête de neige a fait tomber une branche sur sa tente.

Heureusement, Hochelaga-Maisonneuve compte plusieurs organismes communautaires qui viennent en aide aux personnes démunies. Ce n’est pas le cas partout. L’organisme Dopamine lui a fourni une nouvelle tente – plus petite que sa première, mais beaucoup plus chaude.

Dopamine fournit aussi un lieu où Gilles peut prendre une douche quatre fois par semaine, et un autre pour faire son lavage. D’autres organismes, comme le CAP Saint-Barnabé et la Porte ouverte, lui ont fourni des articles de première nécessité, et surtout de quoi manger.

Une vie stressante

La vie dans un campement est stressante. « Quand t’es pas habitué, c’est certain qu’il y a un choc, dit Gilles. Mais tu trouves des trucs. »

Ainsi, ses voisins surveillent sa tente quand il n’est pas là, et il fait de même pour eux.

« Si tu t’entends bien, ça marche, continue Gilles. Mais si tu t’entends pas, tu te sépares. » Il y a suffisamment de place aux abords de la rue Notre-Dame pour trouver facilement un autre espace, avec des voisins plus accueillants. Il a d’ailleurs dû déménager une fois.

Les travailleurs sociaux visitent les campements pour vérifier que tout le monde va bien. Ils prennent des rendez-vous s’il y a un besoin médical ou psychologique. Il faut tenir son terrain propre autour de sa tente pour éviter les visites de la police. La Ville fournit des conteneurs pour les déchets, qu’elle ramasse chaque semaine.

Et le grand cœur du quartier Hochelaga bat fort. « Les gens mettent de la bouffe dans des frigos dans des recoins, raconte Gilles, tu prends ce dont tu as besoin. » Même chose pour des vêtements : dans des casiers de ruelles, «il y a du linge que tu peux prendre, et redonner si tu en as trop. Le monde donne plein d’affaires. »

Gilles ne reçoit pas un sou de l’État. Il explique que, pour obtenir un chèque de dernier recours du gouvernement du Québec, « il faut une adresse. » A-t-il reçu de l’aide pour trouver un emploi ? « Sans appartement, Emploi Québec, rien savoir », ajoute-t-il.

Il envisage néanmoins l’avenir avec optimisme. Il a un plan. Dans le passé, il était paysagiste/jardinier. Après avoir complété ses heures de travaux communautaires, il compte chercher un emploi dans ce domaine.

« J’adorais ça. J’ai rencontré des personnes qui plantaient des arbres sur le trottoir, des plates-bandes. J’ai pris le numéro de téléphone du jardinier que j’ai rencontré devant le Café Graffiti. »

Cela fait six mois qu’il campe en ville. Il ne dégage aucune impression de défaitisme quand il me parle. Pourtant, il avoue avoir ses moments sombres. « J’ai quand même des quarts d’heure de nostalgie, de ce que j’aurais pu mieux faire… »

Un visage humain sur un problème social.

Photo en haut: Crédit photo : Colin McGregor


Autres textes sur Société

Pour s’abonner à Reflet de Société.

Pour faire un don.

Continuez votre lecture :

ÉGALEMENT À LA UNE

SUIVEZ-NOUS

741FansLike
6,100FollowersFollow
340SubscribersSubscribe

DERNIERS ARTICLES