Pair aidant migrant – Être là quand tout manque

Équipe Reflet de Société | Dossier Société

Chez Médecins du Monde, Kenny Moreno exerce un métier encore peu connu, mais essentiel : pair aidant migrant. Un rôle à la croisée de l’accompagnement social, de la médiation et du soin, fondé sur une conviction simple : l’expérience vécue peut devenir un outil d’intervention.

« Être pair migrant, c’est accompagner des personnes migrantes en s’appuyant sur sa propre expérience migratoire », explique-t-elle. Ce vécu partagé n’est pas accessoire : il est le socle du lien de confiance. Comprendre les démarches, les peurs, les silences et les stratégies de survie « de l’intérieur » permet d’ouvrir des portes que les institutions peinent parfois à franchir.

Le parcours de Kenny Moreno est marqué par la précarité, l’injustice et l’exclusion des services essentiels. « Maintenant que ma situation est beaucoup plus stable, mon rôle de pair a complètement du sens. Comme on dit, la boucle est bouclée. » Devenir pair aidant, c’est pour elle une manière de transformer une trajectoire difficile en ressource collective, afin que d’autres n’aient pas à traverser ces épreuves seuls.

La peur en toile de fond

L’une des réalités les plus lourdes auxquelles sont confrontées les personnes migrantes est la peur constante des autorités. Une peur souvent fondée sur leur expérience.

« Une simple action de défense de droits — dénoncer un employeur, un partenaire ou un propriétaire abusif — peut mener à une déportation. » Cette menace permanente fragilise l’accès aux droits les plus fondamentaux, dont celui à la santé.

Les conséquences sont multiples : précarité accrue, traumatismes, isolement. Kenny observe également une augmentation des situations complexes : personnes sans statut ou à statut précaire en situation d’itinérance, problèmes de consommation, enjeux de santé mentale.

« Chaque personne doit avoir un accompagnement adapté », insiste-t-elle. Le parcours migratoire, le vécu traumatique et le niveau de précarité modifient profondément les besoins.

La présence fait la différence

Certains moments donnent tout leur sens au rôle de pair aidant. Kenny se souvient particulièrement de l’accompagnement d’une femme enceinte, confrontée à un accouchement à haut risque nécessitant une intervention médicale planifiée. La future mère parlait peu français, n’avait ni famille ni réseau de soutien. « C’était impératif d’être avec elle. La préparer à ce qu’elle allait vivre à l’hôpital, expliquer la situation au personnel médical. »

Une médiation parfois longue, nécessitant plusieurs rendez-vous. Dans ces situations, le rôle du pair aidant n’est pas seulement administratif ou linguistique : il est profondément humain. « Par moments, mon rôle consiste simplement à alléger le plus possible la charge de stress. »

Abus invisibles

Les barrières linguistiques et culturelles produisent des effets concrets et parfois dramatiques : perte de statut par incompréhension des démarches, exploitation par des avocats véreux ou des personnes mal intentionnées, abus économiques, isolement social, y compris de la communauté d’origine.

« Je pense à des situations d’abus qui auraient pu être évitées si l’information avait été accessible. »

Pour y répondre, Kenny privilégie une approche patiente et collective. « Prendre du temps avec chaque personne, les écouter, identifier leur réel besoin, c’est primordial. » Le travail en concertation avec les travailleuses sociales, les infirmières et les partenaires communautaires est central chez Médecins du Monde. Les situations complexes sont discutées en équipe afin de construire des réponses adaptées à chacune des situations.

Malgré ces efforts, les lacunes demeurent importantes. Racisme, désinformation, manque d’adaptation des services : les obstacles sont structurels. « Ne pas avoir de statut pendant longtemps, c’est ne pas avoir réellement accès aux services. » Cette exclusion prolongée génère des problèmes graves et imbriqués, notamment en santé mentale et en maladies chroniques.

Les collaborations avec les professionnels peuvent être fructueuses, mais deviennent difficiles lorsque le système se montre rigide. Les politiques migratoires, elles, aggravent l’insécurité et portent atteinte à la santé et à la dignité des personnes migrantes.

Une voix pour ceux qui se taisent

À ceux qui connaissent peu ces réalités, Kenny adresse un message : « Derrière chaque statut, il y a une personne avec une histoire, des forces et des besoins. Il n’y a aucune raison valable pour ne pas les soutenir et faire valoir leurs droits. »

Les pairs aidants migrants jouent un rôle clé dans la transformation des pratiques. « J’adapte les interventions et l’accueil dans les institutions. D’une certaine manière, je sers de conduit pour transmettre des messages que les patients ne se sentent pas en mesure de partager. » Une fonction discrète et essentielle qui rappelle que l’accès aux droits commence souvent par l’écoute — et par la reconnaissance de ceux qui savent, parce qu’ils ont vécu.

Photo en haut, Kenny Moreno. Crédit photo : Médecins du Monde


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