Frédérique Lapointe | Dossier Culture
Après Grave (2016) et Titane (2021), la réalisatrice française Julia Ducournau, familière avec le cinéma d’horreur, les histoires de famille dysfonctionnelles et les déformations corporelles, revient avec son troisième film, plus osé et dense : Alpha.
Dans une ville française aux airs apocalyptiques, entre les années 80 et 90, un virus mortel et incurable circule au sein de la population. Une jeune fille de 13 ans, Alpha, rentre chez elle avec un tatouage sur le bras. Celui-ci figure simplement la lettre A, signe probable qu’elle serait atteinte de ladite maladie. Au même moment, Amin, un oncle toxicomane et présumément atteint lui aussi de la maladie, revient au domicile familial pour la première fois depuis des années…
Sur cette prémisse élusive, le film embarque le spectateur dans un univers anxiogène, au bord du craquage et de l’implosion. Le tout se déroule à travers le regard d’une adolescente désillusionnée et en détresse. Prisonnière d’un monde dystopique, ele est incapable de laisser aller ses êtres chers ou de combattre les douleurs et les traumatismes du passé et du présent.
Étrange maladie
Au fur et à mesure de la progression de ce virus, les victimes se transforment en marbre puis se figent, se fissurent et se désagrègent entièrement. Plusieurs critiques y ont vu une allégorie de la crise du sida, qui a particulièrement fait rage durant les années 80 et 90. Dans le film, cette maladie réduit ses victimes en poussière, figurativement et littéralement. Dans le stationnement de l’école d’Alpha, le sol est tapissé de poussière rouge et terreuse, vestige de ce carnage. Partout où les personnages vont, le spectre des anciens malades demeure.
Affranchissement
Là où Alpha habite, tout semble hostile. Ses camarades de classe, ses proches, même les murs de sa chambre. Tout l’étouffe et la force à se reclure dans sa solitude. Même lors des repas de famille, la tragédie la rattrape encore, inévitable.
Dans sa famille, tout tourne autour du deuil et de l’incapacité des personnages à laisser aller leurs êtres chers. Cela se reflète dans la présence fantomatique d’Amin, mais également dans le comportement de la mère, qui endosse le rôle de la sœur désemparée face à ses problèmes de consommation.
Le personnage de la mère, interprété avec brio par Golshifteh Farahani, ne porte aucun nom. Elle demeure visible, mais absente de l’histoire, comme une évidence physique, mais perpétuellement anonyme à la fois. Golshifteh Farahani parvient à transmettre le désespoir profond de cette femme avec une grande justesse.
Tahar Rahim, de son côté, offre selon moi la meilleure prestation du film. Performance à la fois émotive et physique, l’acteur se jette corps et âme dans un Amin à la dérive, cherchant désespérant du réconfort dans un chez-soi qui ne lui appartient plus. Persona non grata jusque dans son intimité. Je pense notamment à une séquence où Alpha et Amin se serrent après un cauchemar de la fillette. La bande sonore s’accentue et s’élève dans un crescendo dramatique qui, certes, en fait énormément, mais qui représente un véritable point culminant dans la relation entre Alpha et son oncle.
Temporalité trouble
À l’aide de flashbacks, les spectateurs sont confrontés à deux temporalités. Dans les images du passé, la photographie est lumineuse, chaude et arbore le grain caractéristique de la pellicule. Le présent, quant à lui, est gris, froid et bleuâtre, tel une réflexion de l’époque trouble que traverse Alpha, de l’absence totale d’espoir dans sa vie personnelle, mais aussi pour son entourage.
Ce contraste frappant donne lieu à quelques juxtapositions parfois troublantes, parfois touchantes dans le récit. En particulier lors d’une scène où deux protagonistes se tiennent par la main. L’une est chaude, l’autre, froide. Est-ce un récit du passé, une fabulation du présent ? Le film ne nous offre pas de réponse claire, ce qui rend la sa lisibilité parfois ardue.
En effet, le film ne prend pas le spectateur par la main. A l’approche de son troisième acte, les récits s’entrecroisent. Le tout, il est vrai, dans un manque de direction et de rigueur. Néanmoins, le désir de Julia Ducournau de frapper fort et de raconter un récit familial singulier et non-conventionnel permet de passer outre ce choix artistique.
Brut, inégal, mais fort
Que retenir du film Alpha, donc? Malgré le fait qu’il se perde dans son ambition, notamment dans ses symboliques parfois difficiles à saisir et son intrigue qui finit par s’éparpiller plus qu’elle ne progresse, il n’en demeure pas moins qu’Alpha est une expérience cinématographique comme on en voit rarement. Tous ne seront pas happés par le mélodrame et la difficulté d’accès du film, et avec raison. Ceux, en revanche, qui entreront dans le récit seront récompensés par une histoire d’amour, d’affranchissement et de deuil pas comme les autres.
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