Par l’Équipe de Reflet de Société | Dossier Culture
À 13 ans, certains rêvent de devenir astronautes ou joueurs de hockey. Xavier Lalou, lui, rêvait de peindre des murs. « J’avais envie de devenir un artiste graffiteur », se souvient-il. Ce rêve, qui aurait pu paraître prématuré ou marginal à la fin des années 1990, a été pris au sérieux. Non pas sans inquiétude maternelle. « Ma mère était inquiète par l’idée. Donc, elle a appelé la Ville de Montréal, qui l’a conseillée de se diriger vers le Café Graffiti. »
Le Café Graffiti, lieu emblématique de l’expression urbaine montréalaise, servira alors de tremplin à celui qui deviendra plus tard tatoueur professionnel, artiste peintre et conférencier. Ce lieu communautaire offrait, et offre toujours, aux jeunes, une plateforme où s’exprimer et apprendre dans un cadre sécurisant, tout en valorisant leur talent.
Explorer avant de produire
À 13 ans, Xavier ne se considérait pas encore comme un travailleur au sens strict. « Je me percevais comme quelqu’un qui explorait. Je le voyais dans l’avenir, mais pas dans le présent. Je me sentais comme un peintre. »
Travailler, pour lui, n’était pas une question de salaire, mais de sens. « Ça a donné de la valeur à mon travail. »
Parmi les souvenirs marquants, il évoque un événement qui l’a profondément touché : le Salon Pepsi Jeunesse, un rendez-vous d’envergure à Montréal, destiné aux jeunes de 10 à 16 ans.
« Le kiosque du Café Graffiti avait permis de graffer des casquettes pour les visiteurs de l’événement. Ça a eu beaucoup d’impact dans ma vie. »
Du graff à l’aiguille
L’art visuel, découvert très tôt, sera pour lui un fil conducteur. « L’art visuel m’a permis d’explorer l’infographie, le design pour la mode. Puis on m’a proposé le tatouage au travers d’un ami. Et puis, je suis devenu curieux et j’ai voulu me lancer dans le tatouage, et ça fait une quinzaine d’années. »
Aujourd’hui à la tête de son propre studio, Done With Heart, Xavier trace ses lignes avec autant de passion que d’expérience.
Il reconnaît que cette précocité a été déterminante. « Oui, ça aiguise nos responsabilités. Ça nous fait comprendre l’importance de la prise d’initiative. Ça m’a permis de côtoyer des entrepreneurs, de mettre des actions en place pour gagner des opportunités », et d’illustrer par une image forte : « C’est l’inverse d’attendre qu’un arbre donne un fruit. Moi, je plantais une graine pour gagner un fruit. »
Mais grandir vite comporte aussi des défis. « Le plus difficile, c’est la responsabilité des économies. C’est comme trouver un moyen de dépenser en se faisant plaisir, mais aussi de pouvoir avoir une sécurité sociale ou encore développer d’autres projets. »
Et la loi ?
Depuis juin 2023, au Québec, il est interdit de travailler avec rémunération avant 14 ans, sauf exception strictement encadrée. Une mesure que Xavier aborde avec nuance.
« Tout dépend des circonstances. Quand on travaille pour soi de manière encadrée, comme un artiste ou technicien autonome, ça peut aider à la maturité et la conscientisation. Mais à grande échelle, on pourrait tomber dans l’exploitation, et je ne crois pas que ce sont des valeurs que l’on voudrait pour le Canada. »
À la lumière de son parcours, on peut se demander si des jeunes comme lui seraient aujourd’hui freinés dans leur élan créatif. Pour Xavier, l’essentiel est de trouver un équilibre entre encadrement et confiance, en misant sur les ressources communautaires.
« Des initiatives comme le Café Graffiti ont permis à des jeunes de se découvrir et de canaliser leur énergie positivement, donc naturellement, j’aimerais l’encourager. »
Transmettre l’élan
Devenu adulte, Xavier n’a pas oublié d’où il vient. Pour les futurs petits entrepreneurs, il adresse un message clair : « Le plus important, c’est la discipline. Il faut se pratiquer à répéter des actions qui ne nous plaisent pas forcément, mais qui vont avoir un impact à long terme. »
Pour lui, la passion n’est pas suffisante si elle n’est pas ancrée dans un effort régulier, même ingrat. « Parfois, pour un artiste, avant de se faire payer, il faut d’abord chercher à s’exprimer, se faire comprendre, sans se soucier de la manière dont c’est reçu. »
Une leçon de persévérance, à contre-courant de l’instantanéité dans laquelle beaucoup de jeunes peuvent se reconnaître, surtout à l’heure où tout semble devoir aller vite, produire vite, réussir vite.
Xavier, lui, plaide pour une démarche ancrée, patiente, presque artisanale. « Ce n’est pas le succès qui doit venir valider ton travail, c’est ton engagement. C’est ce que tu construis en silence qui va porter tes projets. »
Il parle d’expérience. Ses premières œuvres, griffonnées dans l’ombre, ont tracé les contours d’un métier qu’il n’imaginait pas encore. Aujourd’hui, il voit dans chaque jeune passionné un potentiel à révéler, pour peu qu’on lui offre un espace d’expression. Bref, pour cette raison, il croit fermement à l’importance de journées comme La grande journée des petits entrepreneurs : parce qu’elles permettent de planter ces graines invisibles qui, un jour, donneront des fruits.
Photo crédit : Xavier Laloux